Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

(suite)

 

Le soleil décline et Mathieu se dit qu’il touche enfin la fin du jour dans des murmures de vieilles, des saccades d’enfants et des braillements d’ânes plantés dans la chaleur sur des pattes véreuses. Des hommes passent et le regardent comme s’il était tombé de la lune. Il distingue des mains tendues qui le touchent, palpent le tissu venu d’ailleurs, l’évaluent, expertisent cet homme qui va dans l’ombre qu’ils se partagent, l’interpellent, réclament, offrent, rient, crachent, se taisent aussitôt pour comprendre ce qui rend si balourd celui qui se veut si léger, celui qui s’abandonne pour se dissoudre dans ces clairs obscurs odorants et bruyants !

 

Mathieu s’arrache à ces frôlements, à ces mains qui le palpent, à ces langues qui le piquent. Il a mal au dos, noué, et ses épaules craquent. Qu’est-ce qui lui fait peur dans ces regards qui glissent sur lui comme des coups de langue ? Ce n’est pas du sexe, du désir ou quoique ce soit de tendu qu’il voit dans ces yeux-là, mais une langue, de la caresse, de la langueur qu’ils lui promettent et qui le fait se rétracter, se replier en soi. Cette joie de jouir, de prendre et de se donner, c’est ce qu’il décèle dans le regard des hommes qui se promènent main dans la main.

*

Les jours passent, il marche, sans cesse d’un bout de la ville à l’autre, cette ville rose qui se détend au pied de l’Atlas encapuchonné de neige et de nuages. Il visite, court, s’installe sur la terrasse du Café de France où Hitchcock tourna une scène de « La mort aux trousses », il observe, scanne les visages, les gestes, les silhouettes, des touristes comme lui pour la plupart, et là, en-bas, la Place qui grouille déjà de vendeurs et d’acheteurs, de fausses négociations et de magnifiques estocades de niais.

`

La place Jemaa El Fna connaît depuis si longtemps la volupté des menteurs, des conteurs et des arracheurs de dents qu’il ne faut croire qu’à moitié ceux qui disent y avoir entendu ou vu ce que nulle part ailleurs ils n’avaient encore entr’aperçu. C’est là que se rassemblent les enfants et les petites prostituées, les femmes enfermées dans le vent sombre des voiles, les guérisseurs descendus des montagnes, les sacs chargés des herbes et des huiles qui soignent les hommes et les animaux, c’est le grouillement des rires et des fifres, des battements de mains, des percussions et des apostrophes rapides comme des flèches lancées au cœur des touristes qui traînent en guettant celui qui viendra leur arracher quelques pièces, la main tendue alors que plus loin, de bon gré, naïvement convaincus de la bonne aubaine qu’ils font dans les lieux d’entourloupe de la médina, ils se feront plumer pour quelques quincailleries sans intérêt ni valeur. C’est de bonne guerre.

 

*

 

Soudain il pleut, une pluie violente, très vite, une tornade qui s’abat sur les échoppes, la foule se disperse d’un coup, la Place se vide, elle fume, elle retrouve le temps d’un éclair ses allures anciennes de caravansérail et de lieu des condamnés à mort. Mathieu avance lentement le long des façades, sous les balcons, des enfants rient, jouent sous la pluie, la ville tourne au gris. Les sols sont trempés et les murs fument..

 

Ses sandales glissent dans cette fine boue rouge et noire. Le soleil décline et Mathieu se dit qu’il touche enfin la fin du jour dans des murmures de vieilles, des saccades d’enfants et des braillements d’ânes plantés dans la chaleur sur des pattes véreuses. Il court vers son hôtel, on l'accueille en riant, le patron lui offre l'apéritif, des parfums de coriandre flottent dans dans la salle de restaurant. La nuit se passe dans la fraicheur bienvenue et le matin le retrouve tout enveloppé dans un cocon de mélancolie, ses activités de touriste le conduisent dans une vacuité qu'il ne connaît que trop et les flammèches de la curiosité exotique sont en train de s'éteindre. Il décide alors de prendre un bus qui le mènera là où les scènes de Laurence d'Arabie furent tournées, dans le désert aux portes de Marrakech, et ce sursaut de mémoire va probablement le réanimer.

 

*

 

Il se promène dans la chaleur bruyante de la Médina vers l'arrêt de bus qu'on lui indiqué, face à la gare. Il commence à respirer. Il a l’impression de renaître dans les vocalises des marchands. Mais il a encore le temps, une heure. Il s’installe alors à la terrasse d’un petit snack, commande une salade aux olives et, en suçotant ses doigts, il compte les noyaux sur le bord de l’assiette. Rassasié, il saisit une serviette en papier et s’essuie lentement les mains en écoutant le muezzin marquer de son chant le début de l’après-midi. Il se dit qu’en comptant les prières de chaque jour, il lui en reste trois avant de rentrer.

« Bonjour monsieur, excusez-moi, pourrais-je emprunter votre crayon ?»

La voix est douce et profonde, une voix de ventre. Je suis saisi par cette intensité au service d’une phrase aussi anodine.

La femme me regarde, la main en suspens, et tournant la tête vers elle, je ressens comme un infime tremblement. Une vibration qui se déploie en moi comme une radiation, une sorte d’extase mêlée d’une goutte de peur. Quelque chose de dangereux. J’ai ralentis le mouvement de mon regard avant le point d’impact avec celle qui m’adressait la parole. Il fallait que je le ralentisse imperceptiblement car j’étais conscient que cette seconde dont je disposais encore avant de poser mon regard sur elle serait la dernière étape d’une vie ancienne. Cette voix venait de m’envahir.

Grande, les cheveux noirs tombant sur les épaules recouvertes d’une écharpe bleue, elle désigne les livres devant moi sur la table, des guides, des livres de botanique achetés dans les librairies de la ville, et à côté, bien alignés, le carnet noir et le crayon…

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :