L'étrange beauté de la poésie de Carino Bucciarelli...
Carino BUCCIARELLI, Une poignée de secondes, Herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2025, 102 p., 16 €, ISBN : 978-2-491462-97-0
Je me vois de dos
je marche dans une direction inconnue (…)
Il reste une poignée de secondes
et deux cailloux (…)
On se surprend, dans la prose et la poésie que nous offre Carino Bucciarelli, à retrouver les traces d’un cousinage ancien avec le Wozzeck de l’étoile filante Büchner, une force brutale qui passe par les interstices de la stupidité humaine mais qui témoigne aussi de sa surprenante « innocence » … Comme dans les plus anciens rites, les hommes peuvent, sans cesse, frapper le sol du pied, il en remontera surtout les échos assourdis des vertigineuses obstructions à la conscience qui font le sens commun de notre tribu.
Nos parents partent travailler au loin
Pour masquer notre solitude
nous construisons des châteaux de cartes
où vivent des géants
Nous prenons soin de les détruire
d’un simple mouvement de la main
avant le retour de nos géniteurs
papa n’est pas dupe
maman baisse les yeux
feignant de n’avoir rien deviné
Que faites-vous durant notre absence ?
demandent-ils parfois
mais ils n’attendent jamais la réponse
Carino Bucciarelli nous relie, sous de subtiles nuances d’absurde, à ces face-à-face « simiesques » avec ce que nous tentons d’appeler… la vérité. Rien ne semble alors échapper à son écriture des logiques déréglées…
Je réclame un sacrifice
un scarabée suffira au début
puis une tourterelle
enfin une antilope
L’écriture de Carino Bucciarelli scande aussi, dans les formes libres du poème, les contraintes infinies de notre humanité dans ces endroits où les évidences ne sortent pas que de la bouche des enfants mais surtout de celles des idiots ou des voyants.
L’auteur nous invite aussi, dans sa traversée du temps, à une sorte de reconnaissance d’une « religion ancienne », si lointaine et mystérieuse que les êtres d’aujourd’hui n’en connaissent plus que les versions tragiques et épuisantes plus que la terrible et magique beauté.
Il psalmodiait à voix haute
debout en pleine rue
les deux paumes écartées devant lui
comme s’il tenait un livre
Il balançait la tête
pour accentuer chaque mot
et en faire sentir toute l’importance
Nous ne comprenions pas sa langue
mais la beauté de ses incantations
dans notre quartier animé
forçait notre respect
La narration, même la plus brève qui soit, sert de berceau, dans ces « poignées de secondes », à une relation de ces apparitions que sont les poèmes quand ils surgissent de l’inextricable confusion du réel et de l’irréel, ou plutôt de l’opacité momentanée du monde.
L’auteur n’esquive nullement, dans cette recherche de mise à jour poétique de la sidération du mal et même de sa laideur, de relever la part de grotesque qui traine en chaque exercice de la civilisation.
Et en sens, Une poignée de secondes déplie, de page en page, une forme de long travelling carnavalesque de notre traversée irrémédiable et infinie du grand chantier de notre humanité. Intense et troublant de bout en bout.
Entre dans l’hôtel du savoir
dépose tes yeux sur la table de nuit
Daniel Simon
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