BLOG-NOTES LITTÉRAIRE d'ÉRIC ALLARD : Chroniques de livres – Formes brèves – Infos parodiques – Poésie & Chanson…

Daniel Simon est un homme aux talents multiples. Poète, nouvelliste, dramaturge, essayiste, on lui doit une vingtaine d’ouvrages où se manifeste une voix singulière et reconnaissable entre toutes alliant rigueur de la langue, souffle poétique, le tout pimenté d’une ironie souvent mordante. Outre de multiples activités dans le domaine culturel, il est également le fondateur des éditions Traverse bien connues des amoureux de notre littérature.
Courts-circuits est un recueil d’aphorismes. L’auteur nous livre une clé de lecture : « Le court-circuit n’est pas un circuit court mais plutôt l’interruption de la circulation. (…) L’aphorisme, m’apparaît comme un trou dans la circulation commune, une obstruction ou un détournement quand la langue prend la pensée par surprise à contre-pied, en contrepoint. » Une sorte d’embole de la pensée commune qui atteste, pour parler comme Aragon, un sang intérieur détourné de sa source.
Tiens, justement, Aragon : il soutenait « qu’on écrit toujours contre ». Je ne serais pas surpris que Daniel Simon partageât cet avis, lui qui nous lance : « Écrire : guetter quelqu’un et ne rien pardonner. »
L’écriture et son mystère ont la part belle dans ce recueil.
Rien n’est aisé et l’auteur partage avec nous l’espèce de mirage qui précède l’acte créateur. L’inspiration tremble dans l’air comme un voile de chaleur ; on croit l’atteindre et tout se dissipe : « Tous ces récits qui viennent et s’écrivent parfaitement loin de la table. À peine assis, ils redeviennent étranges et obscurs. » Il insiste : « En soi des murmures, des bruissements, des phrases soudaines. Il faut clouer tout ça dans la matière de l’écriture. » On en vient presque à songer à l’œuvre au noir des alchimistes : « la matière de l’apparence dans la forge du silence, écrire. »
La vie et sa grande affaire qu’est l’amour infusent aussi l’ouvrage. Le recul du temps donne au regard de l’auteur une lucidité débarrassée de tout romantisme mais dépourvue d’amertume : « Il y a des amours initiés par illusions anciennes, poursuivis par habitude et consentements et ravivés enfin par manques terminaux. » Cette distanciation jointe à une rythmique quasi gainsbourienne culmine dans l’aphorisme suivant : « l’amour est fait de tout, sert à tout, bon à tout, passe-partout, c’est son meilleur atout. »
Une première série d’aphorismes est suivie d’une brève collection de textes intitulée Vous me ferez voir des merveilles, tout entière à la dévotion des poitrines féminines. C’est souvent très drôle. Celui-ci par exemple m’évoque irrésistiblement La fessée de Brassens :
« Cette dame était veuve, le noir allait si bien à ses seins tendus sous le chemisier entrouvert, elle avait chaud, disait-elle et son pauvre mari… alors nous consolions le gauche et puis le droit, et nous faisions la file en soufflant sur nos mains. »
Parfois même surgit une véritable trouvaille :
« À la piscine, elle faisait la planche et c’était une litote. »
Le recueil se clôt sur L’un dans l’autre, une série de très courts récits.
On y retrouve une réflexion sur l’écriture et l’horreur qu’inspire à l’auteur le style amoureux de lui-même, sorte de singerie si aisée à contrefaire alors que l’essentiel, l’inimitable, c’est de posséder une voix, quitte à piétiner les règles et à mettre les coudes sur la table :
« Et une voix, ça [n’a] pas de style mais une vérité, une gaucherie, une monstruosité, un souffle, une gorge, un ventre, de la peur. »
Revient encore une vision du monde qui prolonge les premiers aphorismes.
Au percutant « aimer ne rien comprendre aux hommes par compassion » répond en écho ce texte d’une sombre densité :
« C’était donc ça une génération, des erreurs singulières et collectives, des façons à chaque fois recommencées de se tromper, de bonne et mauvaise foi, peu importait, l’amnésie faisait amnistie et la mort remettait sur le métier des jeux d’ADN de plus en plus disparates. Il voyait cela dans le liseré des guerres anciennes et à venir, sans l’ombre d’une quelconque amertume, fumures semis et récoltes alternaient dans la logique de la dévoration du monde. »
Courts-circuits est un ouvrage de peu de pages mais dont chacune recèle sa pépite et que l’on annote furieusement, surpris de trouver en un tel resserrement tant de rayonnement. Un livre à relire et à méditer.
Daniel Simon, Courts-circuits, Aphorismes, suivis de L’un dans l’autre, dessin de couverture : Benjamin Monti, Cactus Inébranlable, 2025, 69 p., 12 €.
Le livre sur le site (de vente en ligne) des Cactus Inébranlable Editions
Je suis un lieu commun, le blog de Daniel Simon
/image%2F1157765%2F20211024%2Fob_59d1ec_13886934-10153729070497927-23850975933.jpg)