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Les Carnets retrouvés / 1

 

Les carnets retrouvés

 

 

Il les avait oubliés et venait de les retrouver enfouis dans une boîte au bas d’une étagère de la cave.

 

Il en remplissait sans cesse, des carnets, et les rangeait aussitôt loin de lui. C’étaient vite des objets de dégoût, des brouillons de l’inachevé, des reliques d’impuissances conservées au nom d’une bizarre vertu chez certains hommes qui est de garder des traces, ne sachant trop que faire du présent. Le présent devient alors une fabrique de traces, un four à esquisses. Rien ne compte vraiment dans ce temps prétexte.

 

Certains en raffolent, ils y notent des observations sans grand intérêt, des effluves, des senteurs évaporées que leur écriture épingle dans la naphtaline des mémoires paresseuses.

Il les moquait un peu de pratiquer cette religion de la main gauche, il les rudoyait quand ils évoquaient la « moleskine » (la littérature de Chatwin avait lancé cette marque dans le grand public et beaucoup ne connaissaient de l’écrivain-voyageur que ces carnets.

 

Le carnet, c’était un tombeau, une dalle mobile qu’il glissait régulièrement sur le gouffre de sa mémoire. C’était ça, sa mémoire, un vivier d’insectes grouillants qui ne se donnaient pour unique issue que de sortir de ce parc secret qu’il entourait d’écritures, de notes, de choses vues…

 

 

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Il existe des livres qui rendent des amours impossibles, qui nous forcent à reconnaître que si quelqu'un trouve plaisir dans cette littérature-là (ou aime les moules au chocolat, la langue basse des à peu près, les passe que, à cause que, ou les vins en cannette…), pour nous, c'est foutu !

 

Le pire est souvent logé dans l'illusion du bien, c'est cette médiocrité des vertus de bon aloi qui participe aussi à la dévaluation de la littérature. Cette façon de tirer l'affaire vers la lumière plus que d'en fréquenter les ombres basses. Cette « Mélodie du bonheur littéraire » est en général accompagnée du discours orgasmique sur l'obligation de plaisir (dans l'écriture et dans la lecture), comme s'il n'y avait pas une gamme de sentiments et d'émotions plus durables que « le plaisir, à notre disposition d'auteur, d'écrivain et de lecteur »… pour éprouver l'expérience de l'altérité en soi et dans le monde.

 

La poésie, peut-être parce qu'elle échappe en majeure partie à la médiation du temps, qu'elle compte pour peu dans la guerre des flux, se risque encore régulièrement dans ces zones d'intranquillité.

 

L'oralisation du texte laisse souvent entendre ce qui n'est pas dit. Des formes d'infra-langues sourdent, des sons crépitent, des étrangetés apparaissent. Le sur-dévoilement rôde là aussi.

 

La performance peut oblitérer au lieu de détourner alors qu'elle semble acrobatique en matière de glossolalies. Le maniérisme là aussi est parfois de la partie.

 

Mais quelque chose se joue là, au-delà des effets narcissiques, des trucs de bateleurs, des manières de faire plutôt que  de faire entendre : des phrases, des vers occupent soudain l'espace de l'entendement et recouvrent le brouillement du temps. L'embrouillamini des messages infinis est effacé à l'instant par le surgissement d'une langue écoutée, une langue travaillée.

 

C'est, au risque de l'ennui des facilités performeuses, un des rares moments publics où le temps est ralenti tandis que la langue peut se loger une nouvelle fois en nous, dans d'incertaines cavités où l'expérience du monde réside.

 

 

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Souvent, ne plus rien écrire, ne plus, le matin est secondaire, un endroit de noirceur retrouvée, façon de dire que la nuit ne finira pas, là-bas, c'est le fumier d'hommes, les jardins à l'abandon, des sentiers minuscules y mènent balisés de grenades, moquez-vous, dites-vous, moquez-vous devant tout ça de vous, moquez-vous d'une part et d'autre part de vous, rien que de vous, en parlant de jardins vous voyez de larges fosses, humides et froides, même là, le froid est dans le fond, peu à peu des bruits discrets, des lumières retrouvées, des jardins reprennent place, sentiers, cabanons et prairies givrées, à ce moment ça se remet en ordre, quelque chose à raconter revient, mal en point encore mais revient, aussi peu de choses que matin et chagrin, pour le refrain.

 

 

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Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l'autre. Comme si j'avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir.

Fragments d'un discours amoureux (1977) de Roland Barthes

 

Avec certains, un simple frottis suffit, et puis il y a les autres, celles et ceux contre qui on aime frotter son langage comme le ferait une fine pierre ponce.

 

À chaque instant, surprise, cette peau-langage devient peu à peu un langage-peau, et c'est alors le temps des chimies, des attirances, des excitations, des extases parfois.

 

L'expression « ça glisse sur moi » prend ainsi tout son sens.

 

Ce rien, du langage de l'autre, son ou phrase inaudibles, peut aussi nous glisser dessus comme l'eau sur une feuille d'arbre.

 

Rien n'accroche, rien ne se confond, rien ne s'attire, ça glisse…

De plus en plus j'observe cette glisse sans incidence, sans engagement, sans précision, sans volonté de dire en fait, juste celle de parler, de bruisser, de produire des flux de son…

 

 

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Quelles sont ces voix de personnages qui percent parfois comme des fusées discrètes dans les écumes sonores d'une vie ?

 

Des éclats, un nom, une voix de cinéma, une image fugace qui murmure quelque chose d'inaudible en boucle depuis tant d'années, un signe venu de l'espace de notre voie lactée magnétique, cortex embrouillé de lignes de fuite…

 

Des voix que les religieux prenaient pour « miracle comptant »…

 

Les voix de Jeanne seraient peut-être des acouphènes précoces ?

 

Et ces apostrophes intérieures qui nous tiennent lieu de morale et résonnent comme de vieux interdits claqués il y a si longtemps sur le corps du jeunot.

 

Lire dans le silence et le bruissement des voix lointaines des personnages et paysages constitue probablement une des raisons majeures de mon goût pour cette activité d'immobilité consentie.

 

 

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Si je vous disais le fond de ma pensée, il y aurait de moins en moins de mots entre nous pour essayer d'y voir plus clair, un vocabulaire rétréci à la mesure de l'homme, une poche presque vide, des miettes, quoi.

 

Si je vous disais ce que j'entends dans les phrases du jour, beaucoup de nuit, de stupeur et d'effroi, des corps glacés affalés dans les gares, des femmes ravagées de fatigue et de coups, des hommes, jeunes et vieux accrochés à leur chien, la morve recouvre chaque visage comme un glacis de honte, nous allons.

 

Si je vous disais le peu d'amour reçu, le peu de grâce offerte alors que nous avons les bras encombrés de semailles, le temps dispersé à embrasser des ombres, la joie venue soudain de n'attendre plus rien de ce qui semble et tremble, de ces mirages anciens, de ces désirs inquiets.

 

Si je vous disais ici le bonheur, le chagrin renvoyés dos à dos et nous, tombés de haut et toujours sur l'échelle, écrire un peu sur cette chute, la reprendre, monter sur l'escabelle encore, écrire « Si je vous disais » et accueillir le jour.

 

 

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Je viens d'écouter une émission à propos de la littérature et de la thérapie, du délire etc…

J'en étais convaincu, et j'exagère bien sûr, mais depuis longtemps ça crevait l'écran et l'oreille, la France littéraire depuis les années '90 divague dans une monstrueuse parodie d'elle-même, faite de redites, de truismes, d'évidences débitées au kilomètre, de découvertes pathétiques et vides, de ponctuations prétentieuses, de facilités linguistiques et stylistiques, de trucs, de ficelles, de clichés bien membrés par insuffisance de désir collectif…

 

Il y a quelque chose de dégoûtant dans ce glissement de la littérature vers le « psy quelque chose ». Il s'agit d'éviter l'irradiation d'une littérature tauromachique (Michel Leiris) en la décapitant vite fait bien fait, en la plaçant dans l'aire des commentaires de « développement impersonnel ».

 

Des fadaises critiques naissent ainsi en France, rien qu'en France, où on se trompe systématiquement dans le Landerneau littéraire en assassinant le peuple au nom du populisme, la critique au nom du psychiatrique, le style au nom des jeux de mots, le danger au nom de la virtuosité.

 

C'est probablement pour cette raison que « notre critique » aime tant la France dont on va subir encore et encore le défouloir médiatique, linéaire et sommaire dès la rentrée littéraire.

 

 

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Dans la nuit, des cornes d'ambulance, des alarmes de voiture mal embouchées, des pompiers qui passent au loin, deux soûlards dans une langue que je ne comprendrai jamais tant ça gueule en vomissant le monde, la police qui aboie des annonces rageuses au micro, deux chats en pleins travaux de printemps, et soudain le silence, comme si ça allait exploser, les trois secondes du film devant la bombe à désamorcer où même la musique s'arrête, un silence sans histoire, sans statut, sans raison, un silence de mort ou d'abandon, un silence si profond que la ville disparaît, s'évapore à l'instant ; une apnée délicieuse à laquelle on s'abandonne enfin dans le sommeil qui vient de tout effacer.

 

 

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Des textes sur la mémoire, la littérature, l'hystérie du temps, l'oubli que je publierai ici par fragments jusqu'à aboutissement du livre en cours.

Tag(s) : #Textes

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