Et d'un trait de matin son visage apparaît illuminé d'autres matins et d'autres matins encore, presque tous les matins de sa courte vie de matins, et d'un trait, elle n'en savait encore rien de ce matin, de ce prochain matin, d'un trait sur son si pur visage, d'un matin neuf, le dernier matin de ma vie.
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"C'était un vieux livre dont il fallait couper les pages, un livre du vingtième siècle publié dans une de ces maisons à l'élégante sobriété. Les livres recelaient du texte et c’était assez.
Novalis, était de ceux-là et ses "Fragments", traduits par Maeterlinck fourmillaient de fusées mystiques.
J'ouvris le livre et une vermine minuscule traversa la page. J'y vis une forme de signe, comme un avertissement. J'avais écrasé l'insecte mais sa funeste présence avait troublé ma lecture."
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"Elle souffrait depuis de longs mois de ces atermoiements de l'âme, pour faire court, mais tout autant de ces pathologies aux noms changeants à chaque nouvelle invention du vocabulaire qui cherchait toujours, en cette matière, à lisser les aspérités tranchantes, comme des lames de voyous, à camoufler les étranglements de la rumination.
On pensait le plus souvent, quand on l'entendait évoquer les sursauts de sa mélancolie pouasseuse comme une pieuvre ancestrale, qu'elle était...comment dire...contagieuse, oui la contamination couvait sous des airs de courage surjoué.
Elle perdit peu à peu ses relations, amis et autres curieux.
Un matin elle se brisa une jambe. L'autre, le lendemain; puis un bras et encore l'autre.
Ses amis revinrent vite à son chevet, elle n'inquiètait plus personne.
Ces membres fracturés, c'était du petit bois de malheur en somme, et on ne risquait rien à la fréquenter.
Elle était enfin heureuse."
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"Ce n'était rien de grave, simplement ça occupait tout son esprit, une sorte d'inquiétude à propos des objets qui l'entouraient. Ils semblaient éternels tant leur parfaite immobilité leur conférait une pathétique présence. Ils lui survivraient grâce à cette indifférence muette. Mais une simple panne, une rupture des mouvements intrinsèques à leur usage le bouleversait.
Il y reconnaissait sa chute inévitable et souvent, de plus en plus souvent, il retenait alors sa respiration et tout ce qu'elle animait en lui...
Peu à peu, il se surprit à les envier. C'était stupide, il le savait, mais sa vie n'en était plus à une stupidité près."
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C'était novembre. Les morts se mettaient sur leur trente et un! Ils se relevaient, se reagregeaient dans l'horlogerie des hommages et préparaient les noces des suivants.
Une partie du moins, ceux du pays, les autres continuaient à gambader dans les tristesses infinies et les désolations de saison. Ils prenaient leurs aises dans les amnésies du temps.
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Au loin, dans la nuit, une petite fille chante. A l'instant de terribles souvenirs de lectures tragiques me traversent. La peur me saisit et puis la colère. Pourquoi une enfant, dehors, qui chante dans la nuit froide?
Silence, je regarde au loin à travers la fenêtre. Rien.
Elle a disparu ou bien est-elle rentrée chez elle?
Un rien m'inquiète. Je vieillis.
Ou peut-être est-ce l'ennui?
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"Vous savez, ces enfants infects....grossiers, aux téléphones hurleurs, courant partout dans la salle d'attente du CHU, pleurnicheurs compulsifs, lanceurs de déchets,....Trois,il y en avait trois ce matin! J'en ai assommé deux près des toilettes, les parents scrollaient....
Le troisième m'a échappé, il s'est enfui par l'entrée donnant sur le boulevard. Quelques minutes plus tard, tandis que je retournais calmement vers la salle, des sirènes d'ambulance ont envahi le quartier.
Je pense que c'était pour lui, du moins j'en fais le voeu!
Trois d'un coup...
Demain je prends le bus. Le gibier est abondant...."
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