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Isabelle BIELECKILes rescapés de l’aube : Valse nue / Le bateau de sable, Coudrier, 2022, 131 p., 20 €, ISBN : 978-2-39052-033-7

bielecki les rescapés de l'aubeÀ travers ce livre à deux temps, Les rescapés de l’aube (Valse nue et Le bateau de sable), Isabelle Bielecki s’empare de deux destins aussi tragiques l’un que l’autre : celui de Camille Claudel et d’Arthur Rimbaud.

Dans Valse nue, en sept tableaux et trois personnages principaux, l’autrice met en scène une Camille Claudel qui a déjà quitté son maître et amant Rodin et s’est éloignée de sa famille.

Camille est inspirée, Camille est révoltée, Camille se livre à une quête acharnée : réaliser cette œuvre d’art absolu traquée depuis longtemps, souvent dans le secret et la rage.

(Camille se dirige vers le sac et en sort un petit tas de terre.)
Camille : Regarde, je peux en faire ce que je veux, un enfant, une fleur, un éléphant, une coccinelle, un nuage si je veux, l’amour!
Louise : L’amour? Avec cette chose sale, c’est ce que tu en fais? Fais voir?
Camille : Ne touche pas à ça, c’est sacré.
Louise : Je suis mariée. Je veux savoir.
Camille : Regarde.
Louise : Et l’amour, Cam ?
Camille : Le seul qui soit? Celui qui vient du ventre et monte jusqu’à la pointe des cheveux ? Celui dont on parle comme d’une légende tant qu’on ne l’a pas rencontré? C’est drôle que quand on rencontre un amour comme celui-là on a plus rien à raconter. C’est … et on parle d’autre chose. 

Dans Le bateau de sable, Isabelle Bielecki, en cinq tableaux et trois personnages (Arthur, Mariam voilée et Ange, la muse d’Arthur), développe encore plus la dimension poétique de son théâtre par tableaux

Aux portes du désert, Arthur fait son bilan, la fièvre le ronge, il est passé comme une flèche, lui si empli de vie, d’intelligence et de génie.  Il a quitté la poésie il y a si longtemps, la poésie, cet infini capturé, et, après l’avoir bouleversée, il se consacre au rude métier de voyager, à vivre parmi les peuples de rencontre et de commerce… Ses biographes nous rapportent qu’il parlait avec une volonté et une rigueur extrêmes la langue de ceux qui étaient ses nouveaux compagnons de misère et de richesse, il tentait de vivre comme celui  qui traque la vie éperdument.

Arthur: J’avais enfilé mes bottes de sept lieues. Celle du Perrault que me racontait ma mère. Après un jour, elle suait. Évaporées, ses envies d’écrire. Elle restait cachée.  Sonnée par le soleil. Au soleil, elle est plus calme. C’est dans le vent qu’elle se retourne, dans la brume qu’elle cherche à bondir. Elle aime le glauque. La nuit, parfois, dans le froid, c’est bizarre, elle s’éveillait de sa torpeur du jour. Moi, sans pitié, je commençais par regarder une étoile au hasard, celle de ma bonne fortune, chaque fois une autre, et je m’endormais. Je tombais dans le trou. En moi. Là où elle nichait aussi. On dormait ensemble mais on ne se touchait plus.
J’ai traversé comme ça toute l’Europe, le nez au vent, les yeux dans les étoiles. Bien sûr, certains soirs, quelque chose pinçait mon cœur. D’abord doucement, presqu’une caresse, je laissais faire et tout à coup: tchac! La morsure à hurler mais je ne hurlais C’est pas. À côté,  il y avait Emilio, ou un autre. Beau comme un dieu dormant le doigt en bouche. Ce que j’y ai gagné? L’absolu!

Nous sommes ici dans une sorte de délire visionnaire d’un monde toujours inachevé et l’homme Arthur s’adresse tantôt à cette Mariam, tantôt, porté par Ange, il se fait plus lyrique…

Dans un monde où les poètes sont souvent des versions éteintes des guerriers anciens, Arthur et Camille transportent un bagage encombrant, cette pure et nue lucidité qui fait incendie, qui balaie et ravage.

En faut-il des souffrances pour se délier des torpeurs et des paralysies funestes de la mort qui vient… Arthur parle, hurle, profère et sa langue est celle d’une fuite qui ne vient pas, qui ne se donne pas, qui n’adviendra pas. La vertu du combattant inlassable est toujours là et nous touche là où nous fréquentons nos désastres.

Isabelle Bielecki nous laisse entendre ici, en deux pièces à propos des destins tragiques, sa version du grand deuil qui tomba si tôt sur les épaules de ces artistes de l’absolu. En ce sens, elles sont aussi inspirées par le désenchantement à l’égal d’un messianisme déjoué et redouté par les génies douloureux d’Arthur et de Camille.

Daniel Simon

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