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Paradoxes et contradictions

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Marc DEFAYS, Dico-tomies, Murmure des soirs, 2020, 242 p., 18 €, ISBN : 978-2-930657-59-2

Il est des livres dont on aimerait à l’instant tutoyer l’auteur… Il apparaît si proche de ce que nous vivons comme lecteur. En tout cas, c’est que je vécus récemment lorsque je découvris Dico-tomies, le dernier essai de Jean-Marc Defays.

Professeur à l’université de Liège, Jean-Marc Defays est l’auteur de nombreux ouvrages et articles dans le domaine des sciences du langage, de la didactique du français langue étrangère et de la communication interculturelle. Il se tourne aussi depuis quelques années vers une réflexion et une écriture plus personnelles, comme dans l’essai Babel et Frankenstein. Singularité et pluralité des langues, des groupes et des individus (2016), et le roman Rue des Trois limites (2019).

Ces Dico-tomies sont autant de sections sous forme de rubriques alphabétiques, que de méditations ou de réflexions à propos de l’enseignement, la langue, la vie.

On y retrouve cette belle façon que Walter Benjamin  (Une enfance berlinoise) a élevée à un art du suspense : le fragment, la miniature, le détail qui éclaire l’ensemble ou le contredit. Ces textes arpentent notre temps et mettent en scène cette joie qui se nomme l’émerveillement ironiste. Le regard porté sur la chose, le mouvement, la langue, l’expérience des autres et de soi convoque une logique du paradoxe et non de la contradiction. Le binaire qui semble fonder notre monde voit très vite “l’analogique” le contredire. Un simple virus, par exemple et le dérèglement général a lieu, les certitudes d’hier se voilent de croyances et se nourrissent de complots, la vérité numérique métastase en allégations absurdes et le sens se disperse dans la nuit glacée du temps. C’est à ces formes de poussées, de bourgeonnements entre les sciences, les connaissances, les savoirs que s’attachent ces sections d’un dictionnaire intime.

Les digressions linguistiques et autres explorations emmènent  le lecteur en soixante  variations (Gastronomie/érotisme, Nature/Fonction, Répétition/Parenthèses,  Ellipse/ Digression…) à l’ombre d’un post-scriptum où l’auteur nous raconte l’achat d’une maison familiale en Italie et la menace d’un mur lézardé, qui peu à peu envahit de sa silencieuse menace tout l’édifice. Écrire, c’est  aussi regarder la lézarde dans un face-à-face permanent.

J’ai finalement l’impression que chacun de ces textes est comme un pilier que j’aurais enfoncé moi aussi dans l’argile instable de mes méditations, de mes expériences, de mes lectures, dans l’espoir de (re)trouver des terres plus solides sur lesquelles m’appuyer pour soutenir de vieilles certitudes affaiblies et lézardées, alors qu’on n’a pas les moyens de faire table rase pour construire un nouvel édifice.

La lecture de ce livre si riche nous confirme la schizophrénie établie et bientôt sacrée entre le “réel”, que nous appellerons bientôt le “néant de la tribu” et le logos, la parole, le discours, la nomination du monde.

Ces distances, tensions, grands écarts entre la langue et ce qu’elle représente, nomme, interroge, illumine sont le cœur de ce livre qui fait du contrepoint une position idéale pour la conversation, cet art aussi éloigné du dialogue et de la communication que le sont les enclosures des passerelles mentales.

Comment deux fruits aussi semblables qui se côtoient sans problème dans la même corbeille peuvent-ils s’opposer aussi catégoriquement dans mon verger imaginaire? La preuve que les choses sont une chose, et que les représentations qu’on en a sont toute autre chose. (Pomme/orange)

Dico-tomies, un livre qui se prend et se pose, se reprend, accompagne, divertit, invite à la solitude silencieuse que savoure le lecteur dans l’amitié secrète qu’il noue avec l’auteur au long de ces flâneries curieuses et ces suspens dans l’esprit et le temps.

Daniel Simon

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