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"Privé de parking" de Daniel Fano extraits lus par Daniel Simon 20/04/2020

Ephémérides du Confinement/21

 

Daniel Fano

Privé de parking

Micro-fictions

Editions Traverse Collection Carambole/Prose

Photographie de couverture : © François Harray. Graphisme et mise en page : Joëlle Salmon.

Editions Traverse

86/14, avenue Paul Deschanel – 1030 Bruxelles

www.traverse.be

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants-droit.

ISBN : 978-2-93078-319-2 D/2017/13.428/01

© 2017, Traverse asbl, Bruxelles.

L’idée de “texte définitif” ne relève que de la religion ou de la fatigue.

Jorge Luis Borges.

La croyance en un lien causal est un préjugé.

Ludwig Wittgenstein.

Privé de parking

1.

Fédor Dostoïevski parlait couramment le russe et il ne s’est trouvé personne pour s’en étonner.

Un petit garçon emporte à sa maison un pigeon qu’il compte réparer.

Un vieux postier lui parle de la rapidité avec laquelle on se désintéresse de ce qui avait passionné.

Possible qu’à cet instant précis le ciel défile dans les vitres, que le visiteur sans visage se présente après avoir ôté sa veste rouge et que le petit garçon rêve tout haut d’être charcutier jusqu’à la fin de sa vie terrestre.

Il fallait que votre chère maman si fatiguée vous les fasse connaître, les frères Karamazov, mais vous lui avez causé quelque chagrin en lui demandant si c’était un récit ludique, inter- actif, truffé de trucs et de machins, et même

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aussi bourré d’une ambiance cartoon qui s’écoute avec bonheur.

Bien sûr que Les Frères Karamazov est un roman réservé à ceux qui ont la mémoire fragile et fantaisiste (il avait les traits épais, le vieux postier), et puis “Dosto”, comme tu l’appelles, c’est vraiment une dose de mystère et de danger, ce n’est certes pas le coup de cœur que tu attendais, il va te sauver de l’artisterie indolente et de toutes les techniques modernes.

2.

Enfin, le philosophe associe les mots deux par deux, “maman bibi”, “doudou dodo”, il danse, il commence à construire de très courtes phrases, il fait son intéressant.

Ne vous inquiétez pas tout de suite, continuez à lui proposer les aliments qu’il refuse, les fruits et les légumes, surtout s’il sautille, se sent pousser des ailes et veut jouer tout seul. Mais n’hésitez pas à lui chanter des comptines

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en chinois recyclé s’il devient trop vite un partisan fanatique de la propreté.

Si vous constatez l’une ou l’autre anomalie auditive, déposez-le dans un trou suffisamment profond qui aura été creusé entre-temps au milieu du jardin par des judokas repentis.

Ne le laissez jamais devant la télé allumée, il ne manquerait pas de préférer la grippe et la guêpe à la police de proximité.

3.

Cette accélération de l’Univers qui s’est produite il y a sept milliards d’années, per- sonne jamais n’en parle dans les transports en commun.

Et pourtant, à quoi peut bien servir un télé- phone portable sinon à discuter de l’énigme que cela induit ? Ou de la galaxie Andromède qui fonce vers nous, quarante kilomètres par seconde, elle ne fera qu’une bouchée de la Voie lactée.

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Regardez ce qui est arrivé à Varsovie, à ses rues théâtrales, ses murailles staliniennes, ses publicités prosaïques – le parc Lazienski sous la neige annonce la fin du monde et Chopin le petit palais baroque habité par les paons : se pavanent placides par dix degrés en des- sous de zéro.

4.

Il avait manqué le concours de touche-pipi devant les portes de l’opéra.

“Je pense que c’est une diversion, de sorte qu’on ne regarde pas ailleurs.

  • –  Mais les charges de C4 découvertes dans les sous-sols ?

  • –  Ce qu’ils veulent maintenant, c’est le monde entier.

  • –  Ils l’ont déjà. Ils ont le pétrole, ils ont les industries, ils ont les stupéfiants et les médias sont toujours plus sous leur contrôle, ils sont passés maîtres dans la désinformation organisée, mais ça ne leur suffit pas”.

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Un policier anonyme : “Ce qui s’est passé ? Une opération de guerre. On nous montre du doigt comme si nous étions des criminels. Nous avons été manipulés. Nous sommes tombés dans un piège”.

Une lampe allumée exprès pour attirer les papillons.

“Par ici, n’aie pas peur, petite putain, par ici”.

Ses yeux se rétrécirent encore dans sa face adipeuse, et puis, il se mit à pleuvoir si soudainement qu’il y eut pénurie de comptables.

5.

Sous une apparence de dandy nonchalant, c’était un pistolero froid, méthodique et pré- cis, qui ne ratait jamais un contrat et avait toujours échappé aux poursuites policières.

Il avait opéré dans la plupart des grandes villes du monde, il avait tué des journalistes, des magistrats, des confiseurs, des danseurs de tango...

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Il se méfiait des conversations téléphoniques et aussi des messages sur le web, ils pouvaient être déchiffrés en quelques heures par des ordinateurs géants qui tournaient nuit et jour à Fort Mead.

L’inquisition électronique avait pris prétexte de la menace terroriste pour se développer dans des proportions inouïes.

Des marchés financiers avaient été détour- nés, des sociétés avaient été mises en faillite ou le seraient prochainement après avoir été assidûment espionnées, les forces de police elles-mêmes étaient une cible privilégiée des pirates informatiques.

“Tu es chargé ?”

Il tapota sa veste nerveusement.

“Ouais. C’est quoi, ton problème ?

– Ils t’ont attendu. Descends au niveau moins 4, parking F-459”.

Une Ford Mustang GT 2004 y était garée, capot tourné vers la sortie, prête à s’arracher rapidement.

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Il devait terminer le travail.

Donc, il actionna la télécommande pour dé- verrouiller les portières, se plaqua contre un pilier de soutènement, le pistolet-mitrailleur prêt à servir.

Ils avaient échangé un dernier signe de connivence.

Encore une trentaine de secondes et il ne saurait jamais la différence entre la nécessité et l’absurdité de l’abricot.

6.

Revenons, ne fût-ce qu’un instant, à l’enquête sur les choix politiques des blondes : un son- dage Ifop révèle que parmi les femmes qui se disent de gauche, il n’y a que 19 % de blondes, contre 27 % pour celles qui se situent à droite, alors qu’un magazine destiné aux créatures “plus féminines du cerveau que du capiton” affirme que 95 % des blondes sont des fausses blondes et que se teindre les cheveux seraient

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pour elles une manière d’imposer leur vision conservatrice de la société.

Saluons d’avance le pauvre fou qui fera l’acquisition du Fedora en feutre noir ayant appartenu au chanteur funky Michael Jackson.

Je n’y arrive pas, je n’arrive pas à faire évoluer l’espèce.

Permettez que je vous la présente puisque j’en connais le nom, la maladie de Mac Ardle, une glycogénose de type V, ce qui veut dire les muscles ne parviennent plus à fixer le glucose, donc le moindre geste vous plonge dans une fatigue sans fin, figurez-vous que j’ai dû renoncer à boutonner cette chemise et à lacer ces souliers-là.

Je sais bien que le paysage ne sera pas épargné par l’humanité guerrière mais j’aurais tant voulu trouver au moins deux ou trois lecteurs de Thomas Hardy autour de moi : maintenant, c’est trop tard, j’ai les oreilles en chou-fleur et les pigeons picoraient.

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7.

Nous avons fini par croire que nous étions tous condamnés à sombrer dans le spleen et à pleurer sur le passé.

Nous avions appris trop tard que Pierre Moro tournait Le Haras du vice non loin de Nivelles, chez la mère de Joyce Ellexa, un film avec rien que des quadragénaires mamelues locales, sûrement qu’il eût fallu voir ça de près, tant pis.

En mai, toujours, Tina Lys très en beauté portait une robe ivoire et une autre de ces coquines allumées montrait ses fesses en-dessous d’un T-shirt absolument magnifique, il annonçait que les dance-floors seraient envahis prochainement par un nouvel energy drink.

Et dire que tu n’étais pas invitée non plus au premier week-end porno slovène, le Stojanov Porno Vikend, alors qu’il avait lieu dans une région particulièrement réputée pour ses ours.

De toute façon, tu étais trop bouleversée pour y aller : Steve Driver venait de découper un gus à grands coups de machette avant de tomber dans un ravin de Los Angeles tandis

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qu’en Floride une certaine Sunny Dae avait dessoudé son tatoueur préféré, putain, putain, putain.

Et puis, tu as découvert le silver fizz, le cocktail favori de Frankie le barman, à base de blanc d’œuf battu, avec 5 cl de gin, 2 cl de jus de citron et 1 cl de sirop de sucre.

Et tu as sauté au volant de ton cabriolet AC Cobra : bien sûr, le chic de Shakespeare n’avait rien à voir – voici l’automne et les pollens, ils sont en voie de disparition.

8.

Ils essaient de grimper les escaliers, d’ouvrir les tiroirs, les armoires, ils tirent sur les fils, nappes, tissus qui pendouillent : il est peut- être temps de les échanger contre les aiguiseurs de couteaux, les cireurs de chaussures.

Ne leur cherchez pas d’excuses : des artistes, voilà ce qu’ils sont déjà.

Les jouets à loupiote les surexcitent parce qu’ils sont trop compliqués à manipuler.

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Si vous les gardez encore un peu, ne les laissez plus jamais seuls dans leur bain, leur bé- ton armé, emmenez loin d’eux toute bestiole quelconque ou non.

Si vous les coupez en morceaux tout de suite, laissez-les cuire au moins trente ou quarante minutes.

Mettez une feuille d’aluminium par-dessus pour éviter qu’ils noircissent à la surface.

Faites une pirouette oh non pas ça, piquez un sprint jusqu’à la gare et faites-la disparaître à son tour.

9.

Je suis peut-être une intellectuelle mais j’aime l’action, j’aime foncer, toujours droit au but.

Je bouffe bio : tout est 100 % naturel chez moi.

La sodomie me fait décoller rapido, me remplit l’esprit. Je me présente : Aurora Viper – ce n’est pas à mon propos qu’on pourrait écrire : “À la fin de la journée, sa robe noire

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était zébrée de blanc : c’était le sel de sa transpiration”.

Je me suis fait tellement de bons amis dans le porno, la plupart sont tellement authentiques. De mon cockpit, le monde m’apparut réel.

Sirène d’alerte, la piste étincelait de givre, sur l’herbe on eût dit des scarabées maladroits, je débloquai les freins, m’avançai en taxi jusqu’à la piste bétonnée.

Bientôt, escorté par le double de Spitfire, les douze bombardiers Beaufighter fileraient au ras des vagues.

Vigilance : une interruption dans l’alimentation du carburant, un bafouillis du moteur et l’avion percuterait la mer à cinq cents kilo- mètres à l’heure.

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