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J'ai plus pu - Dialogue

Pauvres de nous en Valentin,

 

1 : J’ai plus pu.

 

2 : Qu’est-ce qui vous a pris ?

 

1 : J’ai plus pu.

 

2 : Et quand  vous n’en pouvez plus, vous frappez ?

 

1 : J’sais pas, quand je me sens trop mal, vraiment trop mal alors, c’est la misère, je me sens plus, je sens que ça tremble tout à l’intérieur, je sens que ça vibre jusqu’à craquer et pour pas craquer, j’a frappé, j’ai bien essayé de ne pas le faire mais c’était comme ça, y avait une barre qui traînait, par hasard, je l’ai vue, par hasard j’lai prise et j’ai frappé, ça c’était pas un hasard, pour pas craquer ou je ne sais pas quoi, pour répondre quand même à ce … qui venait encore avec ses histoires de dialogue et toute la merde qui va avec, j’en ai plus pu de l’entendre celui-là, citoyen, bla-bla-bla, dialogue, bla-bla-bla et son sourire, sourire d’hypocrite, il vient avec son sourire, sa mallette et sa citoyenneté, j’en ai plus pu de l’entendre marcher sur ses baskets citoyennes, avec son tutu citoyen et sa musique citoyenne, ses fiches, ses exemples, sa gentillesse, son sourire citoyens, là,  j’ai plus pu. Voilà. Ca tremblait trop, fallait que ça cesse, je lui en ai foutu une, pas de chance, j’ai frappé trop fort. Voilà.

 

1 : Mais ce n’est pas bon dieu possible ce que vous me chantez là ! C’est monstrueux !

 

2 :Monstre, oui, peut-être. C’était pas une machette, ‘core heureux. Oui, j’ai d’la chance, là.

Monstre ?

Si vous voulez.

Un « monstre - citoyen », c’est ça.

 

1 : Je vous interdis ! Vous confondez tout. Enfin, je veux dire…(il se calme). C’est grave ce que vous dites, vous vous rendez compte de ce que vous dites ?

 

2 : Ca sert à rien toutes ces conneries. C’est une façon de nous faire patienter, piétiner, patiner, c’est ça, une façon de nous dire « ferme-la et attends ». Attends d’être… « citoyen » et alors tu pourras l’ouvrir, j’en ai plus pu de ce bla-bla qui n’arrête pas de me courir…

 

1 : Excusez-moi, je ne voulais pas dire « monstre », je voulais, je tentais de vous dire…

 

2 : « Monstre ».

Vous l’avez dit, citoyen…

 

1 : Ne vous moquez pas, votre mère, votre père, votre famille, tous ceux qui vous aiment…

 

2 : Pas grand monde…

 

1 : Comment ça ?

Vous venez de m’appeler « citoyen », c’est une insulte chez vous, je sais, je vous comprends ; je comprends, oui, je comprends. Citoyen et monstre, ça ne va pas ensemble…Je sais, c’est difficile, c’est un chemin, un apprentissage, il vous faut…Ca m’a échappé, excusez-moi.

 

1 : Moi aussi, ça m’a échappé.

 

2 : Citoyen ? Monstre ?

 

(Un temps)

 

Non, le coup de barre - à - mine, tout à l’heure.

Ca m’a échappé!

 

1 : Mais ce n’est pas possible, entendre ça « Ca m’a échappé ! »…

Vous me provoquez là, je sens que vous me provoquez et vous croyez que je ça va marcher? Je vous prie de croire que ça ne marchera pas, rien à faire.

Le langage, monsieur, le langage est la protection contre des gens qui se comportent comme vous venez de le faire. Il faut parler, monsieur, pas cogner, frapper et, bientôt, tuer…Parler, dialoguer, s’expliquer…

 

2 : Pas appris.

 

1 : Et ici, l’école, les cours, les professeurs ? Ca ne compte pas tout ça ?

 

(Un temps)

 

Je tente de garder mon calme, je suis calme, je cherche à vous aider : vous êtes au bord du précipice et si votre mère…

 

2 : Tombée dedans.

 

1 : Quoi ?

 

2 : Dans le précipice, ma mère...

 

1 : Excusez-moi.

 

2 : Image, métaphore, cliché, tristesse, protection, distance, ironie, émotion.

Ca vous va ?

Toute la chaîne du bon goût citoyen vous convient ?

 

1 : Ne vous moquez pas tout le temps. Pensez à votre mère.

 

2 : C’est pour ça que je cherche la sortie.

J’y pense à ma mère : hydropisie et dépression. Vieille depuis toujours. Ses rides, on dirait du henné tellement elles sont noires.

Moi, je cherche la sortie, pas ce parc humain où vous savez plus comment faire pour remonter les clôtures sans qu’elles se voient de l’extérieur. Pas simple ça : enfermer sans pouvoir le dire, alors vous parlez de décrochage, de dérive, d’agressivité, de débordement, de manque d’objectif, tout le bazar du mensonge qui sonne bien sur la musique de la fuite. C’est le clairon de la retraite qui sonne, citoyen, fais ton barda, tu vas enfin trouver toi aussi la sortie de secours : ailleurs, loin d’ici. Dans une vraie école  où les profs peuvent encore parler entre eux du monde qui était le leur et qui leur manque tant. Pauvres enfants perdus ! Ici, ils sont en bonne compagnie, ça vit et ça meurt dans le même temps. Ca deale, ça échange, ça menace et ça cède, ça promet et ça ne tient pas ses promesses mais ça cherche à sortir de ce bazar maudit. Ailleurs, citoyen, tu pourras t’enfermer avec tes gardiens tolérants, tes écrivains de pacotille, tes discours citoyens, tes rêves démocrates, ici, ça craint, c’est pas pour toi, tu sais rien y faire, sorry.

 

Bruxelles, 2003

(Lecture-publique Mons avec le CEAD-WB)

 

Illu: Banksy avant autodestruction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #TEXTES

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