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Moules frites ostendaises Marginales  / En avant Marx!

Merci à Marginales d'avoir publié ce texte...

Moules frites ostendaises

 

 

Friedrich et Karl sont fatigués. L’air d’Ostende les revigore mais les assomme la nuit venue. Ils se sont installés aujourd’hui face à la mer, à la terrasse de leur brasserie favorite, dans de confortables fauteuils d’osier et savourent leur apéritif en silence…Le vent siffle légèrement, comme un acouphène des pays de la mer.

 

Ce sont des habitués de cet établissement au patron broyeur de lieux communs. Son frère cadet est mort en mer, disparu, envolé, englouti comme tous ceux d’ici entre genièvre et tempêtes, raconte-t-il à tous ceux qui débarquent chez lui.

 

Il sirotent, fument, sont heureux.

 

Après un long moment Friedrich déclare : « Les moules sont une métaphore historique de la classe ouvrière, Karl, une métaphore osée mais elle me semble juste ! 

  • En quoi donc ces coquillages vous font penser au peuple des bas-fonds, cher ami ?
  • Réfléchissez, Karl, à la façon dont ces coquillages se développent, comment ils vivent,  comment il s'accrochent au rocher, le colonisent, reliés entre eux par un seul désir, recouvrir la masse de pierre, se souder à elle de telle sorte que des ouvriers aux mains rudes sont engagés pour les arracher en grappe ou une à une…
  • C'est la qualité des pauvres, Friedrich, se relier même sans se connaître, la pauvreté les dévoile et les unit, ce qu’ils ont à défendre c’est eux-mêmes, quelques livres de chair et une mémoire d’enfer… Dans les plus grands périls, ils se jettent dans les flammes sans compter et tout autour d'eux, à grands coups de fourches, les puissances du temps les enfournent dans le brasier.
  • Hum…Osé, oui, mais pas faux, je dois le reconnaître. Vous avez remarqué, mon cher Karl, que les moules, alors qu'elles mijotent dans la marmite et ouvrent leurs paires de coquilles elles tendent leurs membres comme les acteurs d'un chœur imploreraient les dieux. Après cette dernière exhortation aux funestes idoles, elles ne bougent plus, figées, offertes pour notre dégustation...

 

Mais les compères ne sont pas là aujourd’hui pour s'embarrasser de questions trop pathétiques.  Devant leurs cassolettes, Friedrich et Karl jubilent, ils vont se régaler encore une fois avant la reprise des infinis Congrès, des entraides suspectes, des lettres innombrables et du diable qu’ils tirent par la queue depuis bien trop longtemps déjà…Ils ont la faim des hommes de la trentaine et trouvent l’Histoire lente à se remettre en route.

 

Friedrich se lance le premier, pousse la tête au-dessus de la table et respire longuement le fumet qui le fait frissonner de contentement.

 

Karl soulève le couvercle de la casserole, en saisit une et à l’aide d’une coquille vide, comme on fait ici, il détache la chair du coquillage,  la respire en la portant à sa boche et la mâche lentement.

  • Regardez Friedrich comme celle-ci est minuscule, toute enroulée à son pied, alors que la grasse, la juteuse à côté se détache d’elle-même, offerte avant même que de résister… Le peuple affamé, assommé, abruti…
  • Karl, pitié ! Mangeons…Et nos frites, où sont nos frites ? Chef, des frites ou nous faisons la Révolution ici-même !

 

« Du calme, messieurs !  leur crie le patron de loin, vos frites arrivent, elles courent, elles sont prêtes à tout sauf à votre révolution, bon appétit messieurs ! »

 

Les frites sont parfaites, ils plongent leurs doigts dans l’assiette et se goinfrent en grommelant de plaisir.

 

  • Nous ne sommes pas riches Karl, nous avons nos idées, beaucoup d'ennemis, quelques amis et nous voilà face à la mer devant nos cassolettes de moules, les meilleures au monde, dit-on !
  • A votre santé, Friedrich!
  • Là-bas, au fond de l’horizon, Londres, Manchester Liverpool,… les noms de la misère… Je n'ai rien vu de pire depuis un moment et nous ici… profitons … Santé !

 

Leurs verres de vin blanc oscillent au cœur de la lumière, ils restent le bras tendu dans les rayons du soleil qui ricochent sur les ciselures des coupes.

 

Il se sentent heureux, comme dans une d'apnée hors de l'angoisse qui les mine avant chaque congrès, et celui de Londres s’annonce difficile et décisif. 

 

  • Regardez cette allée bordant  la mer, reprend Karl, cette forme de promenade,  où  les grands et les bourgeois de notre monde viennent prendre des bains de mer et parfois s'encanailler à la nuit tombée. C’est une vie naturelle et saine qu’ils trouvent ici pour soigner leurs rhumatismes et leur mélancolie. Parfois, je les envie, ça vient d’un coup, comme un désir inattendu. Puis, j’ai honte, pas vraiment honte, mais pitié de moi, je me connais Friedrich, tout serait si simple.
  • Impossible, cher ami, nous y sommes…jusqu’au cou ! Notre vie est  tellement plus passionnante que cette promenade pour vieux ramollis et cacochymes fortunés, allez, mon cher, avanti, vorwärts !

 

La soirée approche, le temps se couvre, le vent gronde. Ils commandent des crèmes glacées, vanille, chocolat.

 

Les boules de glace, dans la coupe de métal, fondent légèrement en un coulis qui les encercle.

 

La cuillère de l’un se pose délicatement à la surface de la crème chocolatée, celle de l’autre dans la vanille odorante…

 

Le vent souffle maintenant le sable sur les terrasses. Les compères  regardent les vagues enfler et se mettre à rouler jusqu’à la plage. Elles se projettent les unes sur les autres comme si elles voulaient écraser la précédente.

 

Ils commandent un alcool, un genièvre du cru évidemment, puis un deuxième encore. Ils ont les larmes aux yeux devant le spectacle de la puissance marine qu'ils imaginent aussi tenace chez les hommes, ils ne savent plus s’ils sont heureux à cet instant précis, ils pensent déjà à Londres.

 

Ils se lèvent enfin, enfilent leurs manteaux, enfoncent leurs chapeaux jusqu'à leurs oreilles et la barbe clairsemée de leur jeunesse leur donne à l’instant des airs de corsaires avant l'abordage.

 

C’est la nuit, ils rentrent chez eux.

 

Daniel Simon

 

(En 1846, Marx et Engels sont à Ixelles (Rue de l’Alliance) et préparent le Manifeste pour le Congrès de la Ligue des Communistes de Londres, 1847. Ostende est pour eux un moment de repos et de trêve)

 

https://www.marginales.be/

 

 

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