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Benedicta de Smedt par Daniel Simon

Benedicta de Smedt par Daniel Simon

 

"Ce qui est limpide dans une librairie, c’est la suspension du temps. Ca marmonne, ça chuchote des « Combien vous dois-je ? Merci… » . Le plus charmant encore est de voir rassemblées toutes ces œuvres qu’on ne lira pas. Ces chefs-d’œuvre qui le resteront sans nous. Ces vedettes qui gargouilleront leur égo loin de notre compassion, ces poètes malheureux et ces romanciers échevelés.

Ce qui est plus séduisant encore, c’est de découvrir que rien n’est pur, que tout est commerce, que le livre n’est pas une exception mais une « exception culturelle ». Les livres sont autant de façons de ne pas s’inquiéter de la vitesse du monde. Je connais aussi un autre remède contre la férocité du changement, « relire ses classiques »…

Toutes ces attitudes biscornues, alambiquées, tournicotées et subreptices font le lecteur, le vrai, le fort, le sacré lecteur ! Il vogue de « couves » en « quatrièmes », il palpe, il repose, feuillette et saisit soudain, ça y est, il a sa dose, il est accro, il ne peut le lâcher celui-là. C’est déjà presque un ami, même s’il n’est encore qu’entraperçu.

Dans la lecture, les amitiés vont vite et les inimitiés tout autant. La fidélité, par contre, met des années à se construire dans la revisitation des pages entrevues, dans la recherche de celles désirées mais toujours manquées."

 

°°°

Dans une forêt, brouillard. Près de l’étang, l’été refroidit, les libellules sont déjà mortes et l’eau va geler bientôt. Des brindilles, des mousses et le chemin qui part vers la maison là-bas.

Une porte. Des fenêtres sans nuages. J’entre et me réchauffe auprès du feu dans la cheminée qui pétille comme une bouilloire trouée. Des linges qui pendent, un tapis, des étagères, une cuisine et deux chats.

Un fauteuil, un coffre. J’ouvre. Des livres. Une dizaine. Je passe la nuit à lire, à m’assoupir et à lire encore.

Le matin, je quitte la maison et emporte les livres sur mon dos. Le feu est éteint. La route est longue vers le village. Les arbres se penchent sur mon passage. Mes chaussures sont solides, mon sac est léger, je vais vers des histoires entrevues.

 

°°°

De la graisse, c’était partout de la graisse dans la maison. Des frites, des sauces qui collaient au plafond, des restes de saucisse, tout ce qu’il fallait pour nous faire rester chez nous, on mangeait, on se gavait, on grossissait et un jour, on n’a plus pu sortir.

Coincés qu’on était. Des masses, des tas, des encombrements graisseux. Alors, on s’est vite ennuyés. On a tourné en rond et puis on n’a plus pu. On était calés dans notre cabane de saindoux. On s’est mis à fondre d’ennui, à rétrécir mentalement. Fallait faire quelque chose. On a d’abord décollé le papier-peint pour s’occuper, on l’arrachait en lambeaux et en-dessous on est vite arrivés aux couches de journaux de fond. Des centaines d’articles collés sur les murs pour faire une bonne base pour la colle. On a tout lu. Puis on s’est encore plus ennuyés. Ca nous manquait. Mais on bouffait toujours.

Un jour, on a pu passer nos bras par la fenêtre et on les a tendus très fort jusqu’à la librairie voisine, on a un peu sali les fenêtres, des taches de doigts, mais ils nous ont vite compris. Ils nous ont refilé des livres qui nous ont permis de calmer notre faim. On s’est mis à se remplir d’autres nourritures, on s’est mis à dévorer des bouquins de tous les genres. Depuis, on a maigri et on va toutes les semaines à Cent papiers, pour garder la forme…

 

 

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