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Les carnets retrouvés /2

L'intelligence des observateurs, commentateurs, animateurs et consolateurs est indéniable, elle perce la molle ambiance du temps, elle révèle, dévoile et éclaire enfin les sombres questions qui nous hantent.

 

Prendre des médocs le soir pour en finir avec une vie de désespoir idiot, ça s'explique. C'est un truc tout simple, c'est un suicide. Mettre les mêmes médocs dans la fontaine d'eau de votre lieu de vie (bureau, usine, association sportive, culturelle, club de danse folklorique…) et dézinguer une dizaine de personnes d'un coup alors qu'elles allaient boire un p'tit verre, c'est psychiatrique. Quand c'est simple, c'est simple et quand c'est compliqué, c'est psychiatrique.

 

Magnifique ! Le progrès en psychiatrie fait des bonds ces temps-ci, elle englobe, inclut, sans discrimination, c'est une psychiatrie de bon aloi, estivale, pour les tour-opérateurs, une psychiatrie fourre-tout, populiste, serre-joints, amortisseurs et airbags, une psychiatrie moderne, toujours prête à servir, large d'esprit et fine comme un katana, une psychiatrie de l'évidence, en kit, en comprimés et suppositoires, une psychiatrie déiste et joker, une psychiatrie de café du commerce et de cul-de-basse-fosse.

 

Ce qui est bien avec la psychiatrie, c'est qu'on ne peut même pas aller contre, c'est ça qui est bien, c'est comme les JO, ça s'adapte à tout, c'est humain, convivial et traduit une sorte de nouveau « vivre ensemble ».

 

Que du Bonheur !

 

 

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Peu à peu il se rendit compte que dans la lecture régnait une intensité de vie telle que le quotidien lui apparut fade et sans ambition. Il en vint à appeler de ses vœux les désastres et les fracas qui couraient dans ses pages vénérées. Il en vint à souhaiter le pire à ses contemporains, pensant qu'il serait encore, là, comme dans ses traversées de lectures, juste à côté, à l'abri, dans la contemplation.

 

Il s'employa, comme un vrai salaud, c'est-à-dire comme une personne banale douée d'obstination apte aux manigances froides, à bousculer son époque jusqu'à ce que les troubles violents condamnent le temps. Il était animé de la plus intense joie révolutionnaire, de la plus électrique ferveur pour l'aventure tragique des hommes qui est toujours la condition de leur Histoire.

 

Il ne lisait plus, il engrangeait ce qu'il écrirait lui aussi, dans la plus parfaite tradition des lecteurs enragés. Il allait enfin voir Rome brûler et pouvoir lancer son chant à l'égal des autres, qui le précédaient dans ses livres tant aimés.

 

 

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En une trentaine d'années, on a vu un vocabulaire disparaître des espaces publics, des écoles, des intellos-managers, des coaches, des syndicats, des agriculteurs, de la police, de la prostitution, de l'armée, des média, de l'édition et même de… l'art et de la littérature…

 

Les sciences sociales avaient inclus le monde en tentant de le relier, elles semblent aujourd'hui faire de l'homme un « homme fracturé et isolé », un autre. Le moi a disparu au profit de l'autre. Chacun est un autre, chacun est suspect. Des acronymes, des importations de l'anglo-primaire (impacter, secure…), des phrases vides, des syntaxes approximatives, du langage IKEA dont la clé de montage est perdue ont achevé de morceller l'homme contemporain en état d'urgence permanente et de crise universelle…

 

Des mots comme parler, écouter, discuter, converser… sont devenus dans une sorte de rigidité théologique : « communiquer ». Et comme on le constate souvent, « communiquer » a comme fonction de « surtout ne rien dire » mais « d'installer une relation d'asujettissement ».

 

Nous avions aussi le chagrin, la tristesse, la mélancolie, qui sont devenus, nous en connaissons toutes et tous, des « burn-out », des déprimes, du stress, des dépressions chroniques mais rien qui touche à l'âme. Tout est dans le juste équilibre de la mélatonine, des éléments chimiques, des hormones et d'une « bonne hygiène de vie »…

 

Nous n'oublierons pas le PN. Le pervers narcissique, largement utilisé dans les conflits les plus vils, le père contre la mère, les couples en déchirement, les diplômés de bars… Les entreprises même. C'est une bonne affaire, ça remplace avantageusement les conflits syndicaux. Ça permet de diviser, de médicaliser, d'accuser sans objet réel, de culpabiliser, de nous placer dans l'espace d'une nouvelle religiosité à coups de diagnostics sauvages à la sauce comportementaliste. La peste pour arnaqueurs sociaux.

 

Le BP, bipolaire, nouvellement promu, fait aussi partie du langage de la barbarie managériale du langage de glace. C'est très porté chez certains travailleurs sociaux à la culture light et aux compétences tout azimuts baignant dans un brouet de « résilience » toujours apprécié chez les Nouveaux Croyants. Le kitsch des Coaches, le clash du sourire « team builder » carnassier, la confusion permanente dès lors qu'elle est passée par le « Plateau » putassier des télés familiales.

 

La mort, la vieillesse sont encore indéfinissables : « fin de vie, départ, dépendance », on cherche mais ça viendra… Des consolateurs en cliniques et hôpitaux, c'est certain, sont l'avenir de la Grande consolation des Enfants perdus d'Occident, libres mais seuls.

 

Là, fermente la nouvelle religion : celle qui consacre toutes ses énergies pour faire naître en nous l'obsession de la santé et de la longévité. Être et rester en bonne santé individuelle alors que nous vivrons dans un environnement en perdition, sans cesse régénéré pour avachir.

 

À votre santé!

 

 

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Deux cartes postales dans ma boîte cette semaine. Une minuscule étoile du 20e siècle, comme une K7 ou une diapo, dont la luminescence nous atteint encore faiblement. Combien de souvenirs, archives personnelles en train de s'éteindre, même si les naïfs nous disent de « transférer » en numérique ?

 

Cette naïveté face à la pseudo pérennité du numérique nous annonce un temps unique et nouveau sans mémoire. Bugs, obsolescence, crashs… et le numérique disparaît. Il s'use, se dégrade et s'évapore.

 

De plus, le principe de concentration des média privés dans des machines ouvertes aux quatre vents augmente la probabilité de disparition ou destruction. Plus d'os de dinosaure, rien que des traces rêvées. Une société de l'oralité est en train de reprendre pied.

 

L'oral-écrit des messages et autres flux ne fait que passer avant la corbeille régulière. Souvent même, c'est sa première destination. Envoyer, renvoyer, transférer en permanence vers la corbeille finale. Une autre version de la mélancolie…

 

 

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La littérature est une arche où le pire de l'homme, et parfois le meilleur, peuvent se reproduire à l'infini hors des lois moralisantes où nous allons en esquivant le pire et le meilleur.

 

« I y a autre chose qu'il me semble important de relever, encore et encore… Lire est l'acte le plus chaotique qui soit, sans queue ni tête, sans ordonnancement, sans méthode linéaire ni « proactive », sans objectivation des indicateurs et autres crampons de la productivité meurtrière, sans dieux ni maîtres respectables ou le contraire, sans arrêts ou par bonds, sans rien qui tienne de l'ordre de la vie, sans obligations d'aucune continuité, sans diktat à la fidélité, sans dessus-dessous ou dessous le dessus, sans rien ou sans discernement, sans talent ou sans gêne, sans intention ou sans ambiguïté, sans prescription ou sans idée fixe, sans obligation de réponse aux exigences du monde, lire marche de toutes les façons et la qualité de la lecture n'est heureusement pas déterminante, le grain moulu par le lecteur-broyeur des récits intérieurs est de mille façons une farine faite pour le pain que nous émiettons souvent dans la forêt tout le long du chemin pour trouver enfin la maison rassurante de l'Ogre qui va nous dévorer à l'aise jusqu'au prochain tournant d'une page volante… »

 

(Pour Pen Club Belgique)

 

 

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 À quoi distingue-t-on toute décadence littéraire ? À ce que la vie n’anime plus l’ensemble. Le mot devient souverain et fait irruption hors de la phrase, la phrase déborde et obscurcit le sens de la page, la page prend vie au détriment de l’ensemble : le tout ne forme plus un tout.

 Friedrich Nietzsche, Le cas Wagner (1888)

 

Il y a cette obsession à propos des mots, grandissante au fur et à mesure que le texte s'éloigne dans des brumes de lettres, devient un fragment inachevé de lieux communs, un semis de cailloux sans cristal.

 

Depuis une dizaine d'années, les mots seraient en fausse littérature, en écriture/écrivante, des objets, beaux en soi, aimables, si aimables qu'on les fête, danse, jongle, joue… Des mots comme des dragées, des madeleines artisanales, des bonbons sucrés, des petites fées magiques culottées de pilou, comme si on en était revenus à l'apprentissage d'un improbable abécédaire…

 

Les mots comme entités autonomes, mots fétiches… Tant et tant que la question centrale, où et comment les placer pour qu'ils constituent une phrase et, au bout, un texte, semble triviale et salement comptable ! À côté de quel autre mot placer celui-ci ou celui-là semble une question vulgaire, alors que c'est probablement la question centrale. Que mettre à côte de quoi ? Comment constituer des assemblages qui font son, forme et sens ? Comment construire des structures simples ou complexes qui ne cèdent en rien au goût des « nouveaux riches » du vocabulaire, de « la ruche riche des mots » ?

 

Comment nous lâcher avec le ludisme supposé d'un jongleur sans technique, sans précision, sans forme ? Pourquoi sans cesse émietter jusqu'au sable qui coule – comme les lentilles d'Amélie Poulain entre ses doigts de gourde au regard de carpe –, roule sur le sable et se confond avec lui.

 

Peut-être que la phrase fait blasphème ? Peut-être qu'elle nomme, plutôt qu'évoquer dans le silence des muets sidérés ? Peut-être que les mots détachés, désarticulés de la phrase ne peuvent plus prétendre ainsi qu'à un statut d'objet sans valeur comme une amulette de supermarché, une crotte dans le bac à sable, un bijou « made in » ?

 

Peut-être.

 

 

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Ils ne connaissent plus le paysage, la géographie, tout se joue dans une mobilité statique, il n’y a pas de continuité entre les lieux, ce sont des bonds, des assauts, mais pas des arrivées et des progressions, pas de lenteur, pas de procession, peut-être qu’ils n’ont plus d’imaginaire, que de la mémoire des lieux où ils sont nés depuis si longtemps, peut-être que ces souvenirs si banals souvent ne sont que des traces de la disparition, de simples lieux amplifiés, mais plus de mouvements, de zooms avant ou arrière sur la carte de géographie, de patience dans l’ennui des routes balisées, dans la lenteur des trains, le long des rives engourdies, plus d’errances, de non-lieux, d'impasses, à Lisbonne je me souviens de « l’Impasse de l’imagination », à Berlin-Est, des rues de terre, beaucoup le sont encore aujourd’hui et cela offre des loyers moins chers aux Berlinois de la déconstruction et aux artistes du monde entier, pas mal de portugais là aussi, de Belleville où chaque entrée de Métro est un Musée des Arts premiers à lui seul, de Bruxelles où ça racole à tous les tournants, pour n’importe quoi, une cigarette ou une pipe, mais chez Magritte ça peut se dire à l’ aise, de Kin où le théâtre était de terre battue et la troupe de toutes les aventures transcontinentales, de ce hameau, trois fermes, de Roumanie où je n’ai jamais vu un ciel si limpide et ressenti une telle impression magique d’un ailleurs sur la terre, de l'avidité des hommes dans l’Est ancien, pour tout, absolument tout, de cette curiosité du détail à Cuba, parce que tout est détail quand il n’y a presque plus rien, des hommes marchant main dans la main à Marrakech parce qu’ils sont de la montagne et qu’ils se sont perdus, disait ma belle ne sachant qu'inventer, de la Mosquée Hassan II glacée et des fidèles qui s’y pressent pour reconnaître leur Mosquée, celle de leur souscription nationale qui en a permis l’érection, de cette région de Lorraine industrielle où j'ai grandi, dépiautée comme un lapin encore vivant il y a quarante ans, de la saleté qui n’avait là désormais plus aucun sens, de ces villages d’Ardennes et de Gaume où j’ai trainé mes galoches entre genêts, mûriers et fougères, poésie et jupes des filles, de Liège plus tard, offerte paraît-il, souvent repliée sur ses amants du pays, de sa jugulaire mosane, des femmes au sang mêlé de toutes les conquêtes d'Espagne, du bleu d'un poète, de mes vingt ans alors et du temps suspendu dans les mines fermées, de ce satané trou du monde à Charleroi où l'on n'arrête pas de creuser, de raconter le récit du creusement, de le montrer, de le filmer, le trou à l'air pour que tout glisse dans le fond, mémoire, traces de deux siècles de luttes, douleurs, échecs, grandeurs, tout, c’est le prototype de la ville du futur, Charleroi, ville post-industrielle que l’on va équiper de Centres commerciaux et avant, tout foutre dans le trou, dans le trou du monde …

 

 

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J'ai l'habitude de lire de diverses façons. Un livre, une position de lecture… Entre-temps, je feuillette, je picore, je bouquine. Je me suis mis, dès l'enfance, à chercher dans les livres le temps de la flânerie et des secrets.

 

Je contourne ainsi l'ennui des drames ruraux, des bégaiements militants, des jugements moraux, des audaces de pucelles, des dames et hommes de lettres qui sont la naphtaline de la littérature. La littérature prise au dépourvu m'excite tellement plus que cette littérature de l'entre-soi qui pullule, littérature de cinq à sept, littérature de mercerie, littérature de crématorium.

 

Cette habitude de repérer le livre qui ne me dit rien et dont soudain, je cherche à soulever le coin du tapis, subrepticement, au détour d'une phrase, c'est aller en lecture comme un voleur.

 

Nécessaires : la durée, du temps allongé, suspendu pour chercher entre les lignes les prémisses d'un livre que j'aurais envie de lire, de relire, et que masque en partie le livre achevé que j'ai entre les mains. C'est un plaisir souvent plus dense que la lecture linéaire d'un roman dont je sais souvent à l'avance que l'armature romanesque va me condamner à la traversée d'une suite de clichés, de truismes, de valeurs défuntes survivant étrangement encore dans la langue littéraire.

 

La lecture de l'excellent « Dictionnaire des clichés littéraires » de Hervé Laroche devrait suivre systématiquement le terrible « Dictionnaires des idées reçues » de Flaubert. On s'ennuierait moins à la fréquentation de la littérature spontanée.

 

Les livres, on le sait, sont une source inépuisable de livres, le singulier enfante du singulier, indéfiniment. Le jeu subtil des écrivains enclins à masquer le meilleur de leur écriture dans des scènes secondaires, dans des propos peu éclairés, demeure un des secrets du désir de lecture. Il s'agit de débusquer, de saisir au vol.

Souvent, des auteurs, trop longs, trop courtstrop quelque chose, si amoureux d'eux-mêmes, frappent du pied leur petit écho. On n'entend plus alors que le pied. Ça s'appelle parfois aussi le succès.

 

Naviguer, se perdre, revenir, regarder la rive, saudade, replonger, manquer d'air, prendre une gorgée, se mettre à sec, rêver de noyade, de désastre, de perdition, se sauver malgré soi, aborder un rivage inconnu, apprendre le pire et le monstrueux, se lever meilleur, se coucher si las, pleurer en secret, rire seul, frissonner, sentir l'air vibrer, la lampe s'éteindre, son corps s'absenter, les cieux s'entrouvrir… des habitudes de lecture comme on respire d'âge en âge.

 

 

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