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Polaroïd 1972

Polaroïd 1972

L’enfant disait avec sa voix d’enfant,

 

métallique par temps de pluie, cristalline à l’aube, dans des chants brefs et plaintifs, la bouche molle et humide quand il pleurait,

 

l’enfant disait, assis sur le plancher de la chambre, ce qu’il voyait et qu’il verrait longtemps,

 

l’enfant marmonnait de lugubres récits d’anges, de diables, de jeunes cerfs blessés qui pleuraient dans de longs brames au profond des forêts,

 

il parlait aussi pour les souris qui courraient dans les maisons, pour les papillons de nuit paniqués sur le fil des fenêtres,

 

l’enfant parlait pour eux et pour nous,

 

un jour, il avait dit « Madame»,

 

c’était l’institutrice, « Madame », qui le regardait comme un enfant vieilli trop vite, presque bouilli dans la fureur du temps, la peau toute zébrée de griffures qu’il se faisait la nuit en chassant les insectes qui grouillaient,

 

« Madame » et il se tut,

 

« Madame » lui caressa la tête, un peu le cœur et le mit à son sein,

 

il ne parla pas mais souriait en tétant,

 

cela dura longtemps et le silence se fit.

 

 

Les arbres refleurirent, les cimetières s’étaient agrandis, la ville presque tout entière avait déménagé là,

 

« Madame » avait disparu lors du dernier passage des avions,

 

tout avait presque disparu,

 

l’enfant dit encore une fois « Madame »

 

et il se mit en marche.

 

 

Tag(s) : #Textes

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