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Un Expert en ennui
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Un Expert en ennui

Dans le dernier numéro de MARGINALES, bientôt en papier en librairies...

http://www.marginales.be/un-expert-en-ennui/

Un Expert en ennui

2016

 

« Ca n’a pas grande importance, je lui écrirai demain » et il se mit au lit en reprenant sa lecture de la veille.

 

 

 

La Poste faisait grève et le courrier mit une semaine avant d’arriver. On prit une nouvelle semaine pour lui répondre et il s’offrit le temps de la réflexion avant de signer la lettre où il confirmait sa décision de partir.

 

 

Michel Berlin venait d’avoir cinquante ans, il dépassait déjà largement la ligne de démarcation. Il y a peu, c’aurait été un vieillard. La médecine avait allongé la durée de vie et sa vie semblait paradoxalement de plus en plus vide et brève. Il se dit que le temps lui manquerait toujours quelles que soient les avances de l’éternité.

 

Il était devenu hargneux, comme quelqu’un qui ne doit pas assurer le service client. Il grognait pour un rien, grommelait des incantations, appelait les dieux à son secours, dormait peu, courait d’un bout à l’autre du pays pour participer à des réunions qu’il voyait maintenant comme des simagrées de vieillards éternels. Ca parlait, ça condamnait, ça complotait et chacun rentrait chez soi le bout des doigts enflammés et la main froide.

 

Le pire, c’était la trahison de la vitesse. Il aimait  de toutes ses forces cette tension du monde. Il jouissait de la puissance que l’univers lui renvoyait, son cœur battait au rythme des germinations incessantes, tout explosait et ce feu d’artifice le gonflait de joie. Mais tout s’éteignait aussi vite. Un monde glacé, hystérique et sans compassion le broyait en tenailles. Les mâchoires se faisaient de plus en plus coupantes et c’est en lambeaux qu’il finissait ses journées où il courait pour ne pas tomber. Ses nuits étaient vides, son lit solitaire et ses repas vite réglés. La course contre la montre ne tolérait aucun temps mort.

 

Il rata un rendez-vous, puis deux, se réveilla en retard, hésita même à se lever certains jours. Un matin, alors qu’il se rendait à une formation qu’il allait donner devant des participants rechignants, sans curiosité, hérissés de certitudes de canards, il téléphona et annonça qu’il venait d’avoir un accident. Il se gara sur le bas-côté, respira lentement dans l’habitacle qui se refermait sur lui comme un sous-marin avant de plonger. C’en était fini, il arrêtait ici le marathon. Il regarda la ville tout autour de lui, les voitures qui passaient et se talonnaient klaxons ouverts, le ciel gris, ses mains qui ne tremblaient plus. Il était soulagé comme il ne l’avait plus été depuis longtemps. Presque heureux. Il serait resté là une éternité, à ne rien faire, ne plus rien entendre et fermer les yeux pour lentement disparaître dans les vapeurs de sa respiration.

 

Un policier frappa à la vitre, lui demanda si tout allait bien. Pourquoi ?, répondit Berlin. La condensation sur les vitres de votre voiture, annonça l’agent. La condensation est un signe pour nous, une sorte d’alarme discrète. Berlin lui assura que tout allait bien, il démarra et roula sur les boulevards jusque chez lui le plus lentement que la loi autorisait. Il reprenait pied, venait de quitter le flux et de se choisir un morceau de berge où se tenir à nouveau debout.

 

La crise dura une semaine. Il ne parlait plus avec personne, ne répondait plus aux mails infernaux ni au téléphone, il se cuisinait des plats simples et se couchait tôt.

 

La fatigue de la rumination était le mal du temps. Une sorte de vide général faisait écho à la trépignation.

 

Il se reposa une semaine encore, régla ses affaires urgentes, clôtura ses entreprises en cours et s’inventa une maladie soudaine pour disparaître des écrans de contrôle. Il possédait quelques économies et ses besoins étaient frugaux.

 

Il allait mieux. Bien, même. Il avait compris que la fuite du temps était le simple fait de son intérêt pour les choses du monde. Il avait fait un rêve la veille où il se revoyait enfant dans des situations d’ennui qui l’avaient enchanté à l’époque. C’était l’ennui qui l’avait souvent soulagé du monde adulte. Un ennui sans emphase, un ennui simple, à la portée de chacun, un ennui domestique en somme. Un ennui qui rendait le temps infini, qui faisait de la durée une nouvelle ponctuation des jours

 

Il se mit donc à s’ennuyer.

 

Le projet était frustre mais solide. L’ennui était à portée de mains, il n’attendait qu’un signe pour surgir et ramollir le temps.

 

Il s’ennuya de mieux en mieux. Il s’ennuyait par tous les temps, vaquait à rien, flânait dans le vague. Il s’ennuya ainsi toute une année qui lui parut durer dix ans. Il était heureux mais sans enthousiasme particulier. Il se méfiait. Le goût de l’ennui ne l’avait pas perverti. Il était prudent.

 

D’année en année il s’ennuya de mille façons. Il connaissait l’ennui des jours blancs, des nuits sans rêve, des langueurs estivales et de la paralysie douce de l’hiver. L’amour ne l’encombrait plus, un peu de sexe par-ci, par là suffisait à chacun dans ces temps puritains où la pornographie était le leurre des temps apeurés.

 

Sa vie se diluait dans un engourdissement où le temps n’avait plus prise.

 

Un jour il se réveilla tout excité, il avait rêvé à nouveau. Il se voyait dans ses plages d’ennui avec bienveillance et pointa sa fine connaissance de ce sujet sans fin. Il avait atteint un niveau de perfection dans l’ennui. Il en connaissait toutes les vertus mais aussi toutes les variantes. Il pouvait écrire une  nouvelle distinction à propos de l’ennui, que la plupart confondaient avec le manque de désir, la peur, la veulerie des improductifs ou le salaire des ratés.

 

Il s’intéressa aux diverses subtilités de l’ennui dont il avait maintenant expérimenté toutes les facettes. Il pensait même en avoir inventé. Le temps était si vaste.

 

Ses connaissances augmentaient, son savoir glanait tous les avatars des ennuis humains. Peu à peu le temps se remit à tourner. Son intérêt augmentait la vitesse, ses engagements intensifiaient le flux, sa conscience se mit à tourner en toupie. 

 

Le temps avait repris pied, l’ennui s’évanouissait, son expérience était trop riche, son expertise avait pris le dessus et il se vit soudain renvoyer dans la course, Expert en ennui, attentif à ses plus discrètes variantes.

 

Très vite, on le consulta, on venait de loin pour l’entendre déplier ses expériences, ses analyses et constats.

 

L’Expert en ennui  était sollicité de toutes parts. Il était le nouveau Messie.

 

Le temps avait repris ses habits de campagne et marchait devant lui en battant tambour et jouant du fifre.

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Textes

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