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L’exil en partage

 

Dans le Carnet et les Instants...

Un très fine lecture ...de Francine Ghysen.

L’exil en partage

Kenan GÖRGÜNJ’habite un pays fantôme, Bruxelles, Traverse, coll. « Carambole », 2016, 66 p., 8 €

"J'habite un pays fantôme" de Kenan Görgün (Représentations Bruxelles, Liège)  Edition du texteCréée au Centre culturel de Dison l’automne dernier, la pièceJ’habite un pays fantôme de l’écrivain belge d’origine turque Kenan Görgün, né à Gand en 1977, met en scène deux frères, Kenan et Othmane.

Le premier est un auteur qui se cherche, mais espère trouver « de quel fil se tricote notre identité » et démontrer comment ce qui est fait peut être défait et refait à l’infini. Il prétend dominer le second, à ses yeux un gentil pantin qu’il aurait inventé pour l’écouter penser.

Si Othmane, pétri de respect pour ses racines, la figure du père, la tradition, déroule avec ferveur le Tapis de l’Histoire, où sont inscrites les dates des grands événements du passé, Kenan n’en a cure.

Pour lui une chose est sacrée, sa machine à écrire, qu’il appelle « machine divine », enivré par sa vie d’auteur, ses rêves d’auteur, son style.

Entre le provocateur exalté, péremptoire mais tourmenté, et le traditionaliste, qui lui résiste et lui décoche même des traits moqueurs, le dialogue est vif, tendu. Mais s’empreint parfois d’une douceur fraternelle, d’une secrète tendresse.

« Le monde n’est pas ce cercle dont tu ne sors jamais ! », ironise Kenan. S’attirant cette réplique : « À y courir en tous sens, tu finis par y tourner en rond. » Peut-être, mais pour l’aîné, tout vaut mieux que demeurer immobile. Ne rien déranger. Ne pas questionner. Suivre la voie tracée d’avance. Répéter les mots appris, transmis de toute éternité.

Tous deux se mettent en chemin vers le village de leurs vacances d’enfants, chez les grands-parents, mais ils ne le reconnaîtront pas, désemparés devant un paysage à l’abandon, des rues désolées, des habitants accablés par la misère, qui ont renoncé à cultiver les terres autrefois fertiles. Ils s’aventurent jusqu’à une ville – Istanbul ? – et s’y sentent pareillement étrangers, perdus.

« Il est où, ton pays, frère ? Ta culture, tes traditions ? », interroge Kenan. Car, lorsqu’on vient d’ailleurs, on ne se dégage pas d’un sentiment d’exil – que renforcent les regards posés sur vous.

Revenus de ce voyage qui tenait plutôt de l’errance, les frères racontent au père, une marionnette obstinément silencieuse, que le pays qu’il leur décrivait jadis et qu’il a toujours rêvé de rejoindre enfin, n’existe plus. Il n’en reste que des fantômes. Et un exil sans fin…

Ils en oublient presque le rendez-vous d’Othmane, qui doit demander ce soir même la main de sa fiancée.

Kenan, d’abord réticent, décide de l’accompagner, s’étant assuré que la jeune fille avait des sœurs…!

Ainsi la pièce, grave et dense, s’achève-t-elle sur un sourire confiant, l’esquisse de lendemains ouverts, la timide palpitation d’un espoir.

Francine GHYSEN

 

https://le-carnet-et-les-instants.net/2016/04/19/gorgun-j-habite-un-pays-fantome/

 

Ce texte pour la scène librement inspiré de deux ouvrages de l'auteur: "J'habite un pays fantôme" (Ed. Couleur livres, collection Je, 2014) et Anatolia Rhapsody (Ed. Vents d'ailleurs, 2014).

 

 

Avec Othmane Moumen et Kenan Görgün, Mise en scène, Daniel Simon. Production, Théâtre de Liège et Le Public, Bruxelles.

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