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Des canards municipaux

Régulièrement, je vais me promener au Parc. Je m'assieds devant l'étang aux canards, je lis, je regarde les gens passer, je pense à la fin du monde puis je vais manger une glace en face.

J'aime les canards, vivants, confits, en magrets, dodus et cuits au four, bardés et juteux.

Les regarder déambuler sur l'étang ne m'a jamais coupé l'appétit.

Je dois dire qu'hier, je fus déconfit et assez bouleversé. Qui observe longuement une chose l'a trouvera belle, disait Paul Klee. Je trouve les canards particulièrement beaux, émouvants, malhabiles, égoïstes, rapides, goinfres, grossiers et surtout satisfaits. Mais parfois, un trait de plume dans le soleil couchant les embellit et me plonge dans des émotions profondes. Je me reconnais, je nous reconnais dans cette tribu de canards.

Je fus témoin d'une scène que je vais tenter de traduire dans l'esprit  et non la lettre car malheureusement les subtilités de la langue canard m'échappent encore.

Voici donc ce qui se passa. Des canards assez communs: de Barbarie, Colvert, Pilets et Siffleurs se partagent l'étang depuis des lustres, certains émigrent, d'autres s'installent, parfois dans le désordre des espèces aux moeurs contraires mais tous s'accordent sur le territoire qu'ils élisent et se partagent la masse commune de nourriture disponible à coups de becs dans l'eau noire.

Soudain, ça dérapa, il était apparu dans le coucher. Dans le soir tombant je le distinguais pourtant nettement à son comportement extravagant et violent, il marchait sur les nids camouflés, se rengorgeait en piétinant les débris, haussait le cou et lançait de bizarres modulations vers le ciel.

En langage canard, ce que je peux en savoir, c'est grossièrement "Vos histoires de tribu, je m'en tape". Les autres réagirent avec une promptitude étonnante pour des canards de Parc. Mais quel chaos, ils criaient à tout-va, couraient en tous sens sur leurs palmes, se heurtaient, se querellaient et l'autre qui poussait encore plus haut ses glossolalies canardières. C'était pire que lorsque les grands Cygnes débarquent et marquent pour un temps la mare de leur impérieuse présence.

"Il est d'où celui-là? Qu'est-ce qu'il fait chez nous? De quel droit ose-t-il se prévaloir pour nous narguer ainsi et distraire la belle ordonnance de nos nids?"...C'est tout ce que je compris et c'est déjà beaucoup. Puis silence, retrait général et conciliabule des canards sur le monticule de béton que la Municipalité avait soigneusement posé au milieu de l'eau.

Le Chef de la troupe, au cou trapu, l'air normal à première vue, se dressa et contre toute attente, se mit à cancaner et puis à nasiller de terrible façon. Les autres supendus aux éructations du Chef, se taisaient, beaucoup baissaient la tête, regardaient ailleurs, tentaient de s'éloigner mais le Chef les rattrapait d'un coup de bec furieux et finalement un grand silence se fut. 

L'autre, le vandale, s'était tu lui aussi mais il connaissait la mollesse de cette tribu et il ne bougea pas d'un pouce.

Le Chef alors lança un cri, grave, d'une gorge profonde, je vis la masse des canards s'avancer en dandinant lentement d'un seul corps vers l'intrus. Il s'était tu, pantois devant la réaction  des citoyens ventrus de la mare municipale. Il recula et trébucha. Ce fut comme un sifflement choral qui monta dans les arbres, la nation des Anatidés était en marche vers le responsable du saccage.

La nuit était noire, les luminaires du Parc éteints, je ne vis pas ce qui se passa. Mais j'entendis des cris et ce fut terrible. J'en profitai alors pour m'éloigner rapidement et rentrer chez moi.

http://www.courteslignes.com/des-canards-municipaux/

 
Des canards municipaux
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