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Le voyage du désenchantement / complet

(Version définitive complète)

Hommage à Panaït Istrati

 

Il le fallait, partir et aller au plus près de là, partir, il le fallait depuis longtemps, depuis longtemps il le savait, là-bas la parole ne suffisait plus, elle avait gardé sa part dans le cœur des hommes mais les saisons et les fleuves, les montagnes, les plaines traversées par ces fleuves verts, jaunes et noirs, les arbres à n’en plus finir, le ciel toujours plus grand, toute cette merveille dangereuse avait empierré la large rivière de leur âme, elle emportait le feu, la glace, la peur et la joie, il le savait c’était partir et aller voir qui faisait la vie d’un homme, aller loin où le regard ne portait plus et enfin avoir le monde enfoncé sous l’ongle, celui qui se levait et partait marchait sur cette terre où les corps tombaient dans la joie disait-on, les enfants allaient se réfugier parfois, on ne sait pourquoi, dans ces niches de pierre où les oiseaux meurent en fourrant secrètement la tête sous leurs plumes, dans les niches dorées du matin où la nuit s’épuise, c’était là-bas, dans la neige et le gel que l’homme se construisait, l’homme dans le désert ou dans le gel, le couteau sur le cœur, dans le gel et le désert, le couteau sur la gorge, se construisait là et tu devais pèlerin, aller où le couteau s’éloigne, où le gel ne casse plus, où le désert ne chante plus, là où un homme ne peut aller seul, la solitude est une foule muette, là tu devais aller, dans cette tribu si grande, le monde sur tes épaules, le ciel dans tes bras et leur offrir cela, dans tes chansons,  l’épopée des hommes à naître, …

 

 

Laissez ce qui vous lasse et lâchez ce qui vous blesse, laissez les steppes d’amertume et les embruns mélancoliques, laissez ces fardeaux qui ne trompent que l’ennui d’être ici, laissez votre ombre lentement gagner les saisons du passé, laissez…et partez.

Tourner en rond, un jour et saisir l’esquive, le champ libre d’un accident, d’un dernier amour, d’un coup sur la nuque que le temps vous assène et vous vous relevez, vacillant avant le KO et vous poussez la forme dans laquelle vous êtes autant que dans la force que vous mettez à la faire rouler jusqu’à l’endroit final. 

Ce qui bouge encore peut-être ce sont les arbres intérieurs, les champs hachés de pluie, le soleil sur ses hanches, le jour qui s’étire jusqu’aux terrasses, des choses vite perdues, si vives et déjà disparues.

Ca veut dire à peu près ceci quand le vent souffle dehors et la rouille se fait dedans, ça veut dire comme un repas qui traîne sur la table et qu’on regarde ailleurs, les choses qu’on doit faire et qui attendent en bas si près des pieds qui ne bougent plus et pourtant on voit bien tout ce qu’il reste à déplier, le linge, la vie, le lit des amis qui arrivent, et on reste là dans ce bruit des poumons qui sifflent dans une oreille et l’autre écoute le vent mais rien ne vient, les fenêtres sont soudées par la nuit glacée et les choses restent là, sur le sol à attendre que nous les empoignions mais les mains sont encore dans la rêverie d’une mélancolie qui ne renonce jamais à écraser le cœur dans une poigne d’orties qui nous pique et réveille, c’est reparti un temps, on va tenir encore jusqu’à l’aube et les bizarres chansons qui s’étouffent au parloir des vivants.

Nous marchons déjà sans regard vers le ciel.

Et puis d’un coup, les poux, la vermine, les teignes, le crissement des chitines, l’odeur de charnier, d’un coup, ce qui allait vivre a été arraché, ce qui allait livrer son suc a délivré son poison, les maisons n’abritent plus rien, les champs ne se couvrent plus de joie, les rivières sont taries pour la soif d’un seul, celui-là convoitait le blé de son voisin, coupe le blé et accable le voisin devenu enfin rouge, suffisamment rouge le corps dispersé à la hache, la lame, la machette, cette magnifique machine portative et démocratique de la mise en pièces des questions anciennes.

La courbe se referme enfin où des vies sont enfermées, vécues, ratées, rêvées, ajournées, tout est là et on pousse alors la forme devant soi, c’est léger, de plus en plus léger, ça roule tout seul parfois, parfois aussi ça dévale et on se court après mais la boule est toujours là, de plus en plus compacte et légère à la fois, une boule transparente et pleine de fantômes, un cercle des fantômes.

Cela devait arriver, tout était fait pour que ça arrive, un jour la trajectoire se plie, s’incurve, retombe et vous êtes ramené contre vous-même, la courbe se dessine, vous ne savez pas encore où vous en êtes, mais vous savez que la ligne droite n’a jamais existé, que c’était une des plus féroces histoires qu’on vous ait racontées, cruelle et terrible trahison, définitive, l’homme nouveau.

Daniel Simon,

3 novembre 2015

Tag(s) : #Textes

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