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D'ailleurs, il n'en voulait plus.

Les cris, les grognements, les oreillettes indiscrètes et les parlotteurs indifférents, il ne les supportait plus.

Il avait le souvenir des anciens crétins: muets, discrets, soumis à la commune mesure. Ceux d'aujourd'hui bâfraient leurs histoires au téléphone, criaillaient leurs destins contrariés, clapotaient des humeurs de fond de gorge.

Il souhaitait leur perte, radicale, d'un coup et qu'il tombent là, au pied de leur téléphone, qu'on les enjambe et qu'on les oublie.

Que leurs carcasses se défassent dans la puanteur des chairs. Que les enfants passent et voient. Qu'on les gifle et qu'ils se souviennent.

Il avait décidé de leur dire son dégoût.  De leur dire l'indécence de leur présence. De leur demander de se taire, de la fermer, d'aller expirer ailleurs.

Trois tentatives s'étaient soldées par une émeute dans sa rame de métro, une volée de crachats et une menace de cassage de gueule.

Il ne savait pas manier le couteau, avait horreur des hurlements exorbités qui fusaient à la moindre occasion, vomissait la violence et surtout celle qu'il reconnaissait en lui.

Elle était prête. Elle attendait l'occasion pour se déchaîner. Elle était nouée, les griffes tendues vers celle ou celui qui déclencherait le massacre.

Il en parla à son médecin, au policier de quartier, à des voisins qui vivaient le même mal. Tous lui disaient de faire attention, très attention, que ça commençait par là et que ça finissait toujours par un malheur. Que l'exécration était partout mais qu'on se devait de la supporter, de lui clouer le bec, de la renvoyer aux enfers.

Il patienta alors encore un mois, transi, écorché, à bout. Il prenait les transports en commun comme on entre en résistance, la main prête à broyer, le coeur vif. Il n'en pouvait plus de ce qu'il était en train de devenir. 

On était au milieu de l'automne, il rentrait chez lui , un oiseau passa au-dessus de sa tête. 

Le froid, la pluie, le vent et cet oiseau qui sifflotait indifférent aux claksons, aux sirènes et au grondement continu des villes à la couture du jour. Un oiseau venait de passer au-dessus de sa tête en gazouillant. Son chant était léger, sans intention, posé dans cet instant du soir qui poussait le nez dans l'indifférence du monde.

Il le regarda passer, écouta le chant et s'arrêta net. Il tourna la tête dans toutes les directions et ne vit pas l'oiseau, il avait disparu, ou bien l'avait-il rêvé un court instant?

Il attendit sur le trottoir que l'oiseau se fasse à nouveau entendre mais le silence avait pris place. Il sentit un sanglot palpiter en lui, il le sentit monter doucement tout le long de son corps fatigué, de si profond qu'il tremblait sur ses jambes. L'oiseau avait disparu et le sanglot jaillit.

Il pleurait, vagissait presque, des secousses de chagrin le saisissaient tout entier.

Cela dura longtemps. Il ne se souvient aujourd'hui que de ce débordement brutal et de cette jouissance qui avait suivi. Il revint lentement au présent, la ville était là, un bus passait en écrasant la pluie.

Il se mit à chantonner sans bouger. Il chantonnait sous la pluie en riant et pleurant. Plusieurs passants s'arrêtèrent, lui demandèrent s'il avait besoin d'aide. Il répondit en chantonnant que tout allait bien. Ils s'en allèrent sans insister.

Il chantonnait et l'écho de la sa voix l'emplissait tout entier. Ses tympans étaient bouchés aux sons du dehors. Son corps résonnait, le souffle sonore s'échappait lentement de lui, en marche-arrière, les yeux dans les yeux, sans broncher, jusqu'au vide total.

Il rentra chez lui épuisé, se mit au lit et s'endormit aussi vite qu'il s'était couché alors que les insomnies, d'aussi loin qu'il s'en souvenait, chaque nuit, détruisaient sa vie.

Le lendemain, il se leva en sifflotant. Il passa toute la journée en chantonnant doucement, sans débordement, sans risque d'offusquer.

Il n'entendait presque plus le vacarme du monde, son oreille s'éteignait lentement. 

Il prit le métro et regarda ses voisins avec indulgence. Il n'entendait plus leurs voix précipitées au téléphone, leurs beuglantes, la douleur qu'ils lançaient ainsi sans fin aux oreilles de tous.

Sans cesse il chantonnait, pour lui, pour éteindre un moment le choeur du désespoir qui montait partout.

Il avait retrouvé ses forces, le pire était passé.

 

Un oiseau passa / Lecture par l'auteur
Tag(s) : #textes

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