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Ecrire court / Ecrire long

Court...

Écrire court serait la norme du temps, le modèle populaire, la jauge de l'époque! Cela supposerait qu'il y a en l'homme des temps compressibles, de la durée à écraser sous le poids d'autres contingences. Et que nous sommes dans ce temps de compression. Quand on constate le nombre d'ateliers de toutes sortes et d'ateliers d'écriture en particulier, on pourrait penser le contraire.

Écrire court traduirait également un état des lieux de l'homme sous bombardements hystériques d'informations.  Le temps intérieur aurait donc rétréci au profit d'autres activités que certains jugent plus ou moins intelligentes, ou profitables au développement de l'homme.

Écrire court, ce serait aller au plus pressé...Peut-être, dans le cas d'une forme d'écriture "light", de lieux communs compassionnels, de répétions en boucle des mêmes observations et conclusions morales. Il y a, à n'en pas douter, de la Bêtise récurrente dans la plupart des écrits rapides, c'est leur fonction principale: rassembler autour de l'évidence commune et rassurer le lecteur.

Écrire court, une forme de cristallisation? Celle du poème, par exemple,  où on constaterait le même épandage de lieux communs et de petites crispations humanitaires fort adaptées au goût de la tribu sous formes de haïkus plus ou moins bricolés, de poèmes minimalistes où l'écriture souligne l'aporie de la langue et l'anémie du sujet?

Le poème vit probablement un temps historique assez périlleux: tous les moyens techniques permettent la publication immédiate de textes sans qu'aucun appareil critique ne les entoure. La profusion est là aussi signe de métastases. Le sens commun en cette matière a peu de jugement et de goût et Internet nous offre des millions de pages sous toutes formes d'horreurs stylistiques et plastiques. Heureusement les tribus ont leurs Maisons, leurs Revues, leurs Festivals, leurs Rencontres et tous les genres peuvent s'y déployer dans la garantie d'une relative liberté gagnée sur les années 60/70. 

Écrire court, en prose, c'est aussi une façon de saisir ce qui semble banal, normalisé et y débusquer les formes d'humanités souffrantes logées dans une solitude de granite.

Écrire court, c'est enfin résister au flux, à la dispersion, au continuum. Écrire court c'est faire barrage à la logorrhée du temps et enfin sculpter  la langue dans ce qu'elle requiert de plus exigeant: la précision.

Écrire court, probablement, est une façon d'être présent dans  les réseaux, sur la Toile, dans les flux de toutes sortes et de rétablir sans cesse son "actualité ". Le temps long suppose, lui, du papier, de l'édition, de la durée, un certain retrait, une forme de disparition et de l'auteur et du lecteur.

Et cependant, combien de fois n'ais-je entendu cette phrase "Je voudrais écrire un texte long, comment faire?"

Long...

Écrire long, c'est se donner les moyens d'envisager la fin la plus lointaine, de s'immerger dabs un temps d'éternité, de se plonger dans le désaccord amoureux du temps, de se confronter à des questions qui touchent autant à la littérature qu'à la philosophie de vie.

Écrire long, c'est accepter que la fin vienne, définitivement et longuement. C'est se surprendre à quitter le monde et à le regarder "de la place du mort"...

Écrire long renvoie aussi à la mythologie littéraire où l'écrivain pouvait totaliser les connaissances de son époque et les loger dans ses romans-monde. Cette mythologie persiste tant que l'on constate que les plus grands succès de librairie sont souvent des romans longs si ce n'est fleuves...

Écrire, et lire, ces temps suspendus, serait une forme de barrage contre le temps mou, le temps moche, le temps émietté.

Écrire long, c'est aussi une façon de marathon où toutes les qualités de l'écrivain sont requises: sa capacité technique à scénariser son récit, la construction des personnages, l'écho de l'époque, l'inscription d'un sous-texte ample et généreux, un style aux multiples changements de vitesses,...

Écrire long, c'est aussi s'obliger à regarder longuement son sujet, à en appréhender toutes les formes et à les transposer dans le récit-mère.

Cette écriture en long gagne lentement ses adeptes, la lecture en séquences s'avère de plus en plus frustrante dans le temps trépidant du siècle où l'on sait que le bonheur de la lecture n'est pas de découvrir mais de se reconnaître dans l'étrange étrangeté du récit.

 

 

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