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Fuyant misère, sécheresse, abuseurs de tous bords, passeurs monnayeurs et tueurs débonnaires, des pauvres, asséchés, assoiffés, affamés, malingres, fous, ignorants, menteurs, survivants se rassemblèrent sous la lune et la férule du Marchand.

La nuit était propice, la mer lisse et sans voix, la barque fut tirée sur le sable encore sec, l'argent récolté et certains renvoyés à un autre départ. Ca parlait bas, ça priait en murmures et les mères étouffaient les cris des enfants effrayés. Le Marchand disparut, chacune et chacun se mit à haler l'embarcation en expirant une dernière fois l'air de la côte et des hommes d'ici.

La coque toucha le sable humide. La lune se couvrait enfin et des vaguelettes roulaient dans des bruissements d'adieu aux pieds des mutilés. Ils se hissaient à bord, tiraient les plus faibles rudement par-dessus les rames allongées, tournaient la tête vers une terre qui n'était pas la leur, terre de sang, de crimes et de tribus cupides, il tournaient leur regard vers l'horizon lointain de pays dispersés et dans un seul mouvement, en une inspiration commune, ils gonflèrent leurs poumons de l'air salé du large.

Un membre de chaque corps flottait dans les eaux sinistres qui poussaient la barque vers le vent. C'était le prix que le Marchand ne récolterait jamais. L'océan prendrait encore et toujours plus de ces corps anonymes en hachant au hasard dans la chair affolée.

Les rames pourries cédèrent les unes après les autres contre le choc des vagues, le bateau minuscule allait bringuebalant au centre des encres glacées. Des cris, des pleurs, des lamentations terribles, des injures, des menaces, des exhortations, supplications et prières diverses. Les dieux étaient sourds et les vagues rugissaient. Le vent gonflait la mer de vallées et de cimes où la barque se jetait en perdant des lambeaux à chaque retombée.

La nuit emportait dans la houle la rage et la terreur mêlées et bientôt sur la mer, tout autour de l'esquif, on n'entendit plus rien. Les hommes se concertaient, certains à la proue, d'autres à la poupe, ils parlaient bas et des choses terribles devaient se dire car parfois le plus vieux les rappelait à l'ordre et les voix se calmaient.

Des psalmodies, des incantations lancées, d'un bord à l'Ail et de l'autre à l'Oignon. Ces dieux étaient voisins et se portaient des coups dans la plus grande haine. Elle s'apaisait parfois, souvent elle s'attisait.

Ils étaient des deux bords au centre du bateau, se regardaient l'air mauvais, la soif et la peur avaient aviné les raisons, un clan se décida et jeta par-dessus bord douze membres de l'autre clan. Les faibles, les enfants, les vieux, tous y passèrent et hurlaient en agitant les bras dans la glaciaire liquide.

Puis le calme revint, le sacrifice avait eu lieu, la barque flotterait mieux. L'Ail et l'Oignon se regardaient dans la crainte d'une autre saccade de folie au coeur des rescapés. La nuit arrivait à son terme, la terre apparut dans le matin calme.

Ils débarquèrent, éblouis et brûlés du sel de ce carnage. La police arriva, emmena les coupables, les autres racontèrent peu à peu ce qu'il fallait bien dire et turent ce qu'on ne pouvait entendre.

Nourris, abrités, recensés, ils s'effondrèrent et s’endormirent enfin en rêvant déjà de la prochaine frontière.

 

Lionel Marchetti / Nuit noire

Lionel Marchetti / Nuit noire

Tag(s) : #Textes

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